- Non, mais là je rêve ? Tu veux te suicider ou quoi ? Parce que là, t'es mal barrée, avant de toucher un organe vital tu en as pour quelques heures ... C'est quoi encore cette nouvelle idée à la con que tu as ?
- C'est CANDIDO qui m'a appris ce truc et tu vois ça marche. Je le fais depuis longtemps espèce de crétin ! Je ne me suis jamais gamellée sur les rochers, moi ! Continue donc à charger le canoë au lieu de faire de l'humour à deux balles !
Jean, qui n'avait pas suivi notre discussion, se précipita sur moi pour m'arracher le poignard des mains, affolé.
- Mais elle est folle celle-là ! T'as perdu la tête ? Tu vas t'ouvrir les pieds et là t'auras gagné ! Je ne sais pas quoi d'ailleurs !
- Mais ce n'est pas possible ! Lâchez moi les pompes, c'est le cas de le dire, je sais ce que je fais ! Bonté divine ! Tu me rends le couteau et magne-toi, on n'a pas que ça à faire ...
- Bon ! Débrouille-toi toute seule, si tu te blesses ne compte pas sur nous pour te porter, tu avanceras en rampant compris ?
- C'est ça ! Rêve.
Dès le premier tronc à escalader, alors qu'ils faisaient passer le canoë par dessus, je leur prouvai que ma façon de procéder avait du bon.
Une fois assise sur le tronc je tâtonnais avec mes pieds entaillés à la recherche d'une branche suffisamment costaude sur laquelle je pouvais prendre appui et me laisser glisser tout doucement de l'autre côté, sans prendre le risque de sauter dans une eau noire qui dissimulait bien des dangers, en particulier des morceaux de bois effilés comme des lames de rasoir sur lesquels j'aurais pu m'empaler.
Les garçons me regardaient faire du coin de l'½il, mais restaient silencieux !
C'était moi qui, maîtrisant de mieux en mieux les passages difficiles, m'amusais à les houspiller. M'asseyant sur le haut d'un tronc d'arbre, je les admirais, à demi nus, les muscles tendus pas l'effort, ruisselants d'eau et de sueur mélangées, attentifs à ne provoquer aucune fausse man½uvre qui aurait fait chavirer le bateau. Je me régalais de ce spectacle et ne pouvais m'empêcher de leur lancer quelques réflexions gaillardes qui avaient pour effet de provoquer leurs fous-rires. Immanquablement, le canoë retombait alors du mauvais côté.
- Arrête, sinon on n'y arrivera jamais ! TU TE TAIS ! TU LA BOUCLES ! TU LA FERMES ! gueulait Stéphane.
- Mais je ne peux pas, vous êtes trop sensuels, trop beaux, trop, trop ....
- A rien ! Tu ne penses à rien et surtout pas à la gaudriole. Ce n'est vraiment pas le moment et toi, Jean, au lieu de te marrer comme un con tu ne peux pas la museler, ta gonzesse ?
Et mon Jean qui se précipitait sur moi et m'embrassait à pleine bouche devant un pauvre Stéphane qui, levant les yeux au ciel, émettait quelque doute sur la fait qu'on puisse un jour finir ce voyage.
- Et bien ! On n'est pas rendus avec ces deux nazes ! Dès que tu auras fini de lui lécher le museau, ça serait bien que tu penses à me filer un coup de main !
La journée tirait à sa fin, la bonne humeur aidait à supporter la fatigue et les efforts très pénibles parce que répétitifs, étaient oubliés dans nos éclats de rire.
Le soir, épuisés mais satisfaits d'avoir réussi à bien avancer cette fois, on se rendit compte que la nourriture commençait à faire gravement défaut. Une chasse ou une pêche allait être au programme du lendemain. Je ne me faisais aucun souci. Nous étions sur une zone ou le gibier était à profusion. Ce soir-là, après avoir allumé le feu, terminé les derniers flocons d'avoine et partagé le peu qui nous restait, j'étais allongée, ma tête sur les jambes de Jean et mes pieds sur celles de Stéphane. Celui-ci me saisit les pieds et, les examinant avec la torche au plus près, il fut bien obligé de reconnaître que CANDIDO en connaissait vraiment un maximum sur la façon de s'en sortir dans la forêt et le fleuve.
- Tu vois, Stéphane, l'enseignement, on ne le tire pas que des bouquins.
- Tu l'aimais bien, Dido, hein ?
- Mais je l'aime toujours bien. Il m'a beaucoup appris et m'a fait confiance très souvent. Il a cru en moi et tout ce qu'il m'a enseigné m'a servi et m'aidera encore longtemps, même quand j'aurai quitté la forêt et que je ...
- Mais tu ne vas pas quitter la forêt, s'exclama JEAN !
Et flûte ! J'avais oublié ! Lui, en revanche, dans le style borné, il avait de la suite dans les idées.
- Oui ... Je disais donc que ce sont les hommes d'ici qui m'ont faite telle que je suis aujourd'hui ! L'humilité que nous devons avoir c'est ce qui nous permet d'être acceptés par ce pays et ...
- Amen !
- Stéphane, tu n'es qu'un ignare ! Dès que je commence à être sérieuse ça vous ...
- Gonfle ! Voilà, c'est ça que ça nous fait, me répondit-il.
- Bon, sur cette pensée hautement philosophique, je vais me pieuter ! N'Y a rien à tirer de vous deux, que dalle ! Hop-là, toi ! Tu te ramènes, on va laisser Stéphane méditer et nous on file dans la forêt !
Les jours se suivaient mais ne se ressemblaient pas. Depuis l'aube les passages effectués avaient mis à mal le fond du canoë et nous avions fait de la casse. Il ne nous restait plus que trois goupilles indispensables au moteur pour finir le voyage. Stephan avait décidé que les pagaies seraient de circonstance dès que l'on pourrait les utiliser, et c'est donc en silence que nous remontions le fleuve. Jean se trouvait derrière moi et n'arrêtait pas de rouspéter ! la faim commençait à assombrir ses pensées. Stéphane lui demanda de se tenir prêt pour pouvoir tuer un gibier éventuel ... et l'autre, prenant le fusil, trouva le moyen de nous mettre tous en danger :
- JEAN ! T'es con ou quoi ? On ne verrouille jamais un flingue chargé à la hauteur d'un homme !
- Mais t'es une femme !
- Elle est bien bonne celle-là ! Homme ou femme peu importe ! Il suffit d'une détente un peu souple, d'un percuteur un peu trop long et tu peux nous flinguer a bout portant !
- Et bien au moins j'aurais quelque chose à bouffer !
Le grognement de Stéphane à l'avant annonçait une réplique cinglante, mais rien ne vint !
Ce fut à ce moment là qu'on le vit, tous les trois en même temps, superbe, magnifique, énorme : un maïpouri tentait d'escalader la berge.
- YES ! Je l'aligne, murmura Jean.
- NON ! INTERDIT !
Je hurlai le plus fort possible, suffisamment pour que la bête, surprise et affolée, puisse sauter et déguerpir à l'abri dans la forêt.
- PUTAIN STEPH ! RETIENS-MOI ! JE VAIS LA FLINGUER, JE TE JURE, JE VAIS LE FAIRE ! MAIS POURQUOI T'AS FAIT CA, NOM DE DIEU ?
- Mais parce qu'il y a des règles à respecter dans la forêt figure-toi ! Hein Steph ? Explique lui toi !
Toujours silencieux celui-ci ne daigna même pas se retourner.
- T'es toujours avec nous? Ou tu te la joues STOIQUE ? Bon continue ! Moi je vais lui expliquer, à l'autre, comment on vit en forêt.
- C'est ça, explique, et t'as intérêt à être convaincante parce que le flingue il est toujours chargé !
- Alors PRIMO : on ne tue pas une bête de cette grosseur pour juste y tailler trois steaks dedans ! TERTIO on ne ...
- Non, secundo !
- Quoi, secundo ?
- Après primo, c'est secundo et pas tertio !
- Mais tu vas me gonfler longtemps avec tes cours d'italien espèce d'abruti !
Et là, mon STEPHAN se réveilla ! On aurait du le laisser dans sa méditation.
- VOS GUEULES ! TERCIO ! PRIMO E TUTTI QUANTI, rien à foutre ! Ce qu'elle veut te dire c'est que c'est COMME CA et PAS AUTREMENT ! PIGE ! Et puis un steak sans frites ce n'est pas génial.
- Oui, t'as raison, mais il faut bien qu'il comprenne ...
- T'inquiète ! Il va vite piger à force de vivre en forêt ! On a tous fait des conneries !
Je regardais Jean. En dehors d'une drôle de lueur dans ses beaux yeux très peu engageante, je trouvais qu'il encaissait pas mal la leçon !
Quelques centaines de mètres plus loin, alors qu'une chape de silence s'était abattue sur nous, je fus sauvée des foudres de Jean en apercevant un Agouti qui buvait sur la berge. Serrant son bras pour l'alerter, je lui fis signe et lui permis cette fois de tuer net notre repas du soir ! Atomisé par la déflagration du coup de fusil qu'il pointait très près de ma tête, Stephan était replongé dans ses pensées. Il fut tellement surpris que par un instinct de survie dans il bascula dans la flotte.
- Mais sur quoi il a tiré sans prévenir celui-là ?
- Puisque t'es à la baille, profites-en pour aller le chercher !
- Mais chercher quoi ? Il n'a pas buté un autre maïpouri quand même ?
- Non, juste un agouti ! Là-bas, il est scotché au sol, va le récupérer !
- Et bien, s'il a chargé au gros, ce con, on va bouffer du plomb ce soir ...
Je n'avais même pas pensé à lui expliquer que, suivant le gibier tiré, ce n'était pas vraiment la même grosseur de plomb... et vu la tête de Stéphane quand il ramassa la bestiole coupée en deux ... je sentis arriver une belle soirée en perspective.
- Steph ! T'as vu ? Du premier coup je l'ai eu !
- Mis à part que tu l'as tronçonné en deux ! Tu passes du 100kgs au 2 kg tout mouillé et encore, parce qu'il est truffé de plombs ! Mais comment tu l'as vu ?
- C'est Doudou qui l'a repéré !
- Et bien, je vais te dire ! ¼il de Lynx ! Tu m'en bouches un coin ! Je n'avais rien vu moi !
- Plus de 10 ans de chasse, tu vois. On ne perd pas l'habitude, même si j'ai raccroché depuis longtemps le fusil au râtelier j'ai toujours l'½il. C'est pour ça, faites gaffe tous les deux !
Stephan remonta dans le canoë et me tendit un morceau de viande sanguinolente et complètement disloquée. J'eus du mal à reconnaitre un Agouti, ou alors version kit à remonter !
- Ce n'est pas le tout, il va falloir trouver autre chose d'ici ce soir parce que là, on va manger light si on n'a que ça ! nous dit Stéphane.
- Alors c'est moi qui prends le fusil et tous les deux vous pagayez ! Cool la vie, pas vrai ?
-Tu ne te croirais pas sur une gondole à Venise par hasard ? Lui envoya Jean dans le museau !
- Et vous ne feriez pas dans l'ITALO ROMANTICO merdique par hasard tous les deux en ce moment ? Pour le voyage sous le Pont des Soupirs il faudrait déjà qu'on arrive à Saul,! Alors, ramez et en silence, prego ! J'ai besoin de calme pour pouvoir me concentrer
- Je vais t'en foutre moi du calme !
Et là je sortis de mon barda mon Walkman et mis à fond ma musique préférée. Elle prit une dimension féerique dans ce lieu magistral ! Les garçons, insensibles à la beauté de la mélodie, s'unirent pour essayer de me passer, moi et ma musique, à la flotte.
- Ah non ! Tout mais pas ça ! Pas cette musique à faire pleurer les crapauds-buffles de désespoir !
En fin d'après-midi, ce fut un petit Pak qui fit les frais de la dextérité de Stéphane. Heureux de cette journée relativement calme et sachant que le soir-même on allait manger plus qu'à notre faim, ce fut presque en pleine forme que nous avons établi le bivouac pour la nuit. Mais le problème du manque de goupille inquiétait Stéphane. Et soudain il m'annonça :
- Ca y est ! Je sais où je vais en trouver des goupilles ! Passe-moi la touke cuisine, doudou.
Après avoir versé le contenu à même les rochers, je le vis porter en triomphe le petit réchaud à gaz , celui qu'on utilisait les matins ou il nous fallait faire vite avant de repartir.
- Qu'est-ce que tu vas foutre avec ça ? Ne me dis pas que tu vas le destroyer pour en faire encore une de tes inventions ?
- NON MADAME ! Je vais récupérer les tiges et en les recoupant j'en fait des GOUPILLES !!
FORTICHE quand même le mec tu ne trouves pas ?
- Mais bien sûr ! Et moi comment je fais pour faire tenir la casserole dessus après ?
- T'as qu'à chercher une solution, moi je m'en fous ! Je ne sais pas ... Coince le réchaud entre deux branches !
- Et voilà ! En plus il faut que je foute le feu à la forêt ! T'en as d'autres, des idées aussi loufoques à me soumettre ? Et en admettant que j'y arrive, ON EMBARQUE LE TRONC D'ARBRE AVEC NOUS SUR LE CANÖE, PEUT-ETRE MONSIEUR ?
- Mais qu'est-ce que tu racontes ? Des arbres y en a pas assez peut-être dans la forêt MADAME ?
- Mais tu me cherches ou quoi ? Si il faut que tous les matins je parte avec le réchaud à la main pour trouver la branche qui convient dans la forêt tu t'imagines un peu le temps que l'on va perdre MONSIEUR GEO TROUVE TOUT !
- Et bien, c'est tout vu ! On ne déjeune plus, ET PUIS VOILA MADAME !!!
Quand le ton montait d'un cran entre Stéphan et moi Jean préférait être "SUISSE", trouvant toujours une occupation pour éviter d'être pris à parti, s'activant à faire semblant d'être très occupé par une activité à faire de toute urgence ... A part nettoyer le sol d'une façon beaucoup trop méticuleuse il n'avait rien trouvé d'autre à faire. Lorsque nos regards se portèrent sur lui, alors qu'il relevait la tête inquièt du brusque silence qui s'était établi après l'échange de nos propos, il comprit qu'il était le pauvre à notre merci ! Et même si nos disputes étaient toujours empreintes de beaucoup d'affection et se finissaient en éclats de rire, étant bien trop solidaires pour n'être pas assez stupides au point de fragiliser notre amitié et notre voyage, nous n'allions cependant pas le laisser se défiler comme ça.
- Jean ! Ramène-toi et viens m'aider à cisailler le réchaud avant qu'elle ne me foute la tête comme un chaudron !
- Non ! Jean ! Tu te ramènes tout de suite, il faut faire le feu pour faire à bouffer puisque MONSIEUR est occupé à son bricolage !
- VOUS SAVEZ QUOI, TOUS LES DEUX, .....ALLEZ-VOUS FAIRE F......!
- Quoi ? De la rébellion ? Sympa ta sortie mon chéri !
Pris entre deux feux et perdant patience, Jean nous gratifia d'un magnifique bras d'honneur et se tira dans la forêt. Nos regards se croisèrent avec Stéphane et la révolte du jeunot nous fit éclater de rire tous les deux.
- Tu vois, doudou, il apprend vite et esquive bien, allez viens m'aider et après je l'allume, le feu, pendant que tu iras le calmer, tu vois ce que je veux dire ?
Je passai ma main dans ses cheveux bouclés comme j'aimais tant le faire. Il savait que ce geste était comme une caresse chargée de tendresse et de paix ... Unissant nos efforts on arriva à tirer du réchaud des goupilles pour le moteur. Une petite réconciliation amoureuse avec Jean et la nuit nous enveloppa, tous les trois réunis auprès du feu, nous régalant d'un agouti et d'un pak grillés. La moiteur de l'air avait la senteur de l'amour et de l'amitié, des moments forts ou nos esprits ne faisaient plus qu'un. Nous étions invincibles, le voyage allait continuer et nous allions y arriver. Ce fut avec cette certitude que nous passâmes cette nuit ensemble, à même les rochers, nos regards levés au ciel à regarder les mêmes étoiles.

