LA FEMME FLEUVE 37

LA FEMME FLEUVE 37
Au petit matin du jour suivant, on décida de repartir. J'étais consciente que je ne pourrais plus aider les garçons pendant encore pas mal de jours. Il allait me falloir réussir à ne pas être un handicap de plus pour eux. J'avais mis au point une façon de passer les troncs d'arbre sans avoir besoin d'aide, Candido m'avait enseigné comment taillader la corne des pieds afin d'avoir une plus grande adhérence sur les rochers et les obstacles à franchir. Mais quand Stéphane me vit prendre le couteau de chasse pour me faire des estafilades, le regard ahuri qu'il posa sur moi fut aussi clair que ses paroles.
- Non, mais là je rêve ? Tu veux te suicider ou quoi ? Parce que là, t'es mal barrée, avant de toucher un organe vital tu en as pour quelques heures ... C'est quoi encore cette nouvelle idée à la con que tu as ?
- C'est CANDIDO qui m'a appris ce truc et tu vois ça marche. Je le fais depuis longtemps espèce de crétin ! Je ne me suis jamais gamellée sur les rochers, moi ! Continue donc à charger le canoë au lieu de faire de l'humour à deux balles !
Jean, qui n'avait pas suivi notre discussion, se précipita sur moi pour m'arracher le poignard des mains, affolé.
- Mais elle est folle celle-là ! T'as perdu la tête ? Tu vas t'ouvrir les pieds et là t'auras gagné ! Je ne sais pas quoi d'ailleurs !
- Mais ce n'est pas possible ! Lâchez moi les pompes, c'est le cas de le dire, je sais ce que je fais ! Bonté divine ! Tu me rends le couteau et magne-toi, on n'a pas que ça à faire ...
- Bon ! Débrouille-toi toute seule, si tu te blesses ne compte pas sur nous pour te porter, tu avanceras en rampant compris ?
- C'est ça ! Rêve.
Dès le premier tronc à escalader, alors qu'ils faisaient passer le canoë par dessus, je leur prouvai que ma façon de procéder avait du bon.
Une fois assise sur le tronc je tâtonnais avec mes pieds entaillés à la recherche d'une branche suffisamment costaude sur laquelle je pouvais prendre appui et me laisser glisser tout doucement de l'autre côté, sans prendre le risque de sauter dans une eau noire qui dissimulait bien des dangers, en particulier des morceaux de bois effilés comme des lames de rasoir sur lesquels j'aurais pu m'empaler.
Les garçons me regardaient faire du coin de l'½il, mais restaient silencieux !
C'était moi qui, maîtrisant de mieux en mieux les passages difficiles, m'amusais à les houspiller. M'asseyant sur le haut d'un tronc d'arbre, je les admirais, à demi nus, les muscles tendus pas l'effort, ruisselants d'eau et de sueur mélangées, attentifs à ne provoquer aucune fausse man½uvre qui aurait fait chavirer le bateau. Je me régalais de ce spectacle et ne pouvais m'empêcher de leur lancer quelques réflexions gaillardes qui avaient pour effet de provoquer leurs fous-rires. Immanquablement, le canoë retombait alors du mauvais côté.
- Arrête, sinon on n'y arrivera jamais ! TU TE TAIS ! TU LA BOUCLES ! TU LA FERMES ! gueulait Stéphane.
- Mais je ne peux pas, vous êtes trop sensuels, trop beaux, trop, trop ....
- A rien ! Tu ne penses à rien et surtout pas à la gaudriole. Ce n'est vraiment pas le moment et toi, Jean, au lieu de te marrer comme un con tu ne peux pas la museler, ta gonzesse ?
Et mon Jean qui se précipitait sur moi et m'embrassait à pleine bouche devant un pauvre Stéphane qui, levant les yeux au ciel, émettait quelque doute sur la fait qu'on puisse un jour finir ce voyage.

- Et bien ! On n'est pas rendus avec ces deux nazes ! Dès que tu auras fini de lui lécher le museau, ça serait bien que tu penses à me filer un coup de main !
La journée tirait à sa fin, la bonne humeur aidait à supporter la fatigue et les efforts très pénibles parce que répétitifs, étaient oubliés dans nos éclats de rire.
Le soir, épuisés mais satisfaits d'avoir réussi à bien avancer cette fois, on se rendit compte que la nourriture commençait à faire gravement défaut. Une chasse ou une pêche allait être au programme du lendemain. Je ne me faisais aucun souci. Nous étions sur une zone ou le gibier était à profusion. Ce soir-là, après avoir allumé le feu, terminé les derniers flocons d'avoine et partagé le peu qui nous restait, j'étais allongée, ma tête sur les jambes de Jean et mes pieds sur celles de Stéphane. Celui-ci me saisit les pieds et, les examinant avec la torche au plus près, il fut bien obligé de reconnaître que CANDIDO en connaissait vraiment un maximum sur la façon de s'en sortir dans la forêt et le fleuve.
- Tu vois, Stéphane, l'enseignement, on ne le tire pas que des bouquins.
- Tu l'aimais bien, Dido, hein ?
- Mais je l'aime toujours bien. Il m'a beaucoup appris et m'a fait confiance très souvent. Il a cru en moi et tout ce qu'il m'a enseigné m'a servi et m'aidera encore longtemps, même quand j'aurai quitté la forêt et que je ...
- Mais tu ne vas pas quitter la forêt, s'exclama JEAN !
Et flûte ! J'avais oublié ! Lui, en revanche, dans le style borné, il avait de la suite dans les idées.
- Oui ... Je disais donc que ce sont les hommes d'ici qui m'ont faite telle que je suis aujourd'hui ! L'humilité que nous devons avoir c'est ce qui nous permet d'être acceptés par ce pays et ...
- Amen !
- Stéphane, tu n'es qu'un ignare ! Dès que je commence à être sérieuse ça vous ...
- Gonfle ! Voilà, c'est ça que ça nous fait, me répondit-il.
- Bon, sur cette pensée hautement philosophique, je vais me pieuter ! N'Y a rien à tirer de vous deux, que dalle ! Hop-là, toi ! Tu te ramènes, on va laisser Stéphane méditer et nous on file dans la forêt !
Les jours se suivaient mais ne se ressemblaient pas. Depuis l'aube les passages effectués avaient mis à mal le fond du canoë et nous avions fait de la casse. Il ne nous restait plus que trois goupilles indispensables au moteur pour finir le voyage. Stephan avait décidé que les pagaies seraient de circonstance dès que l'on pourrait les utiliser, et c'est donc en silence que nous remontions le fleuve. Jean se trouvait derrière moi et n'arrêtait pas de rouspéter ! la faim commençait à assombrir ses pensées. Stéphane lui demanda de se tenir prêt pour pouvoir tuer un gibier éventuel ... et l'autre, prenant le fusil, trouva le moyen de nous mettre tous en danger :
- JEAN ! T'es con ou quoi ? On ne verrouille jamais un flingue chargé à la hauteur d'un homme !
- Mais t'es une femme !
- Elle est bien bonne celle-là ! Homme ou femme peu importe ! Il suffit d'une détente un peu souple, d'un percuteur un peu trop long et tu peux nous flinguer a bout portant !
- Et bien au moins j'aurais quelque chose à bouffer !
Le grognement de Stéphane à l'avant annonçait une réplique cinglante, mais rien ne vint !
Ce fut à ce moment là qu'on le vit, tous les trois en même temps, superbe, magnifique, énorme : un maïpouri tentait d'escalader la berge.
- YES ! Je l'aligne, murmura Jean.
- NON ! INTERDIT !
Je hurlai le plus fort possible, suffisamment pour que la bête, surprise et affolée, puisse sauter et déguerpir à l'abri dans la forêt.
- PUTAIN STEPH ! RETIENS-MOI ! JE VAIS LA FLINGUER, JE TE JURE, JE VAIS LE FAIRE ! MAIS POURQUOI T'AS FAIT CA, NOM DE DIEU ?
- Mais parce qu'il y a des règles à respecter dans la forêt figure-toi ! Hein Steph ? Explique lui toi !
Toujours silencieux celui-ci ne daigna même pas se retourner.
- T'es toujours avec nous? Ou tu te la joues STOIQUE ? Bon continue ! Moi je vais lui expliquer, à l'autre, comment on vit en forêt.
- C'est ça, explique, et t'as intérêt à être convaincante parce que le flingue il est toujours chargé !
- Alors PRIMO : on ne tue pas une bête de cette grosseur pour juste y tailler trois steaks dedans ! TERTIO on ne ...
- Non, secundo !
- Quoi, secundo ?
- Après primo, c'est secundo et pas tertio !
- Mais tu vas me gonfler longtemps avec tes cours d'italien espèce d'abruti !
Et là, mon STEPHAN se réveilla ! On aurait du le laisser dans sa méditation.
- VOS GUEULES ! TERCIO ! PRIMO E TUTTI QUANTI, rien à foutre ! Ce qu'elle veut te dire c'est que c'est COMME CA et PAS AUTREMENT ! PIGE ! Et puis un steak sans frites ce n'est pas génial.
- Oui, t'as raison, mais il faut bien qu'il comprenne ...
- T'inquiète ! Il va vite piger à force de vivre en forêt ! On a tous fait des conneries !
Je regardais Jean. En dehors d'une drôle de lueur dans ses beaux yeux très peu engageante, je trouvais qu'il encaissait pas mal la leçon !
Quelques centaines de mètres plus loin, alors qu'une chape de silence s'était abattue sur nous, je fus sauvée des foudres de Jean en apercevant un Agouti qui buvait sur la berge. Serrant son bras pour l'alerter, je lui fis signe et lui permis cette fois de tuer net notre repas du soir ! Atomisé par la déflagration du coup de fusil qu'il pointait très près de ma tête, Stephan était replongé dans ses pensées. Il fut tellement surpris que par un instinct de survie dans il bascula dans la flotte.
- Mais sur quoi il a tiré sans prévenir celui-là ?
- Puisque t'es à la baille, profites-en pour aller le chercher !
- Mais chercher quoi ? Il n'a pas buté un autre maïpouri quand même ?
- Non, juste un agouti ! Là-bas, il est scotché au sol, va le récupérer !
- Et bien, s'il a chargé au gros, ce con, on va bouffer du plomb ce soir ...
Je n'avais même pas pensé à lui expliquer que, suivant le gibier tiré, ce n'était pas vraiment la même grosseur de plomb... et vu la tête de Stéphane quand il ramassa la bestiole coupée en deux ... je sentis arriver une belle soirée en perspective.
- Steph ! T'as vu ? Du premier coup je l'ai eu !
- Mis à part que tu l'as tronçonné en deux ! Tu passes du 100kgs au 2 kg tout mouillé et encore, parce qu'il est truffé de plombs ! Mais comment tu l'as vu ?
- C'est Doudou qui l'a repéré !
- Et bien, je vais te dire ! ¼il de Lynx ! Tu m'en bouches un coin ! Je n'avais rien vu moi !
- Plus de 10 ans de chasse, tu vois. On ne perd pas l'habitude, même si j'ai raccroché depuis longtemps le fusil au râtelier j'ai toujours l'½il. C'est pour ça, faites gaffe tous les deux !
Stephan remonta dans le canoë et me tendit un morceau de viande sanguinolente et complètement disloquée. J'eus du mal à reconnaitre un Agouti, ou alors version kit à remonter !
- Ce n'est pas le tout, il va falloir trouver autre chose d'ici ce soir parce que là, on va manger light si on n'a que ça ! nous dit Stéphane.
- Alors c'est moi qui prends le fusil et tous les deux vous pagayez ! Cool la vie, pas vrai ?
-Tu ne te croirais pas sur une gondole à Venise par hasard ? Lui envoya Jean dans le museau !
- Et vous ne feriez pas dans l'ITALO ROMANTICO merdique par hasard tous les deux en ce moment ? Pour le voyage sous le Pont des Soupirs il faudrait déjà qu'on arrive à Saul,! Alors, ramez et en silence, prego ! J'ai besoin de calme pour pouvoir me concentrer
- Je vais t'en foutre moi du calme !
Et là je sortis de mon barda mon Walkman et mis à fond ma musique préférée. Elle prit une dimension féerique dans ce lieu magistral ! Les garçons, insensibles à la beauté de la mélodie, s'unirent pour essayer de me passer, moi et ma musique, à la flotte.

- Ah non ! Tout mais pas ça ! Pas cette musique à faire pleurer les crapauds-buffles de désespoir !
En fin d'après-midi, ce fut un petit Pak qui fit les frais de la dextérité de Stéphane. Heureux de cette journée relativement calme et sachant que le soir-même on allait manger plus qu'à notre faim, ce fut presque en pleine forme que nous avons établi le bivouac pour la nuit. Mais le problème du manque de goupille inquiétait Stéphane. Et soudain il m'annonça :
- Ca y est ! Je sais où je vais en trouver des goupilles ! Passe-moi la touke cuisine, doudou.
Après avoir versé le contenu à même les rochers, je le vis porter en triomphe le petit réchaud à gaz , celui qu'on utilisait les matins ou il nous fallait faire vite avant de repartir.
- Qu'est-ce que tu vas foutre avec ça ? Ne me dis pas que tu vas le destroyer pour en faire encore une de tes inventions ?
- NON MADAME ! Je vais récupérer les tiges et en les recoupant j'en fait des GOUPILLES !!
FORTICHE quand même le mec tu ne trouves pas ?
- Mais bien sûr ! Et moi comment je fais pour faire tenir la casserole dessus après ?
- T'as qu'à chercher une solution, moi je m'en fous ! Je ne sais pas ... Coince le réchaud entre deux branches !
- Et voilà ! En plus il faut que je foute le feu à la forêt ! T'en as d'autres, des idées aussi loufoques à me soumettre ? Et en admettant que j'y arrive, ON EMBARQUE LE TRONC D'ARBRE AVEC NOUS SUR LE CANÖE, PEUT-ETRE MONSIEUR ?
- Mais qu'est-ce que tu racontes ? Des arbres y en a pas assez peut-être dans la forêt MADAME ?
- Mais tu me cherches ou quoi ? Si il faut que tous les matins je parte avec le réchaud à la main pour trouver la branche qui convient dans la forêt tu t'imagines un peu le temps que l'on va perdre MONSIEUR GEO TROUVE TOUT !
- Et bien, c'est tout vu ! On ne déjeune plus, ET PUIS VOILA MADAME !!!
Quand le ton montait d'un cran entre Stéphan et moi Jean préférait être "SUISSE", trouvant toujours une occupation pour éviter d'être pris à parti, s'activant à faire semblant d'être très occupé par une activité à faire de toute urgence ... A part nettoyer le sol d'une façon beaucoup trop méticuleuse il n'avait rien trouvé d'autre à faire. Lorsque nos regards se portèrent sur lui, alors qu'il relevait la tête inquièt du brusque silence qui s'était établi après l'échange de nos propos, il comprit qu'il était le pauvre à notre merci ! Et même si nos disputes étaient toujours empreintes de beaucoup d'affection et se finissaient en éclats de rire, étant bien trop solidaires pour n'être pas assez stupides au point de fragiliser notre amitié et notre voyage, nous n'allions cependant pas le laisser se défiler comme ça.
- Jean ! Ramène-toi et viens m'aider à cisailler le réchaud avant qu'elle ne me foute la tête comme un chaudron !
- Non ! Jean ! Tu te ramènes tout de suite, il faut faire le feu pour faire à bouffer puisque MONSIEUR est occupé à son bricolage !
- VOUS SAVEZ QUOI, TOUS LES DEUX, .....ALLEZ-VOUS FAIRE F......!
- Quoi ? De la rébellion ? Sympa ta sortie mon chéri !
Pris entre deux feux et perdant patience, Jean nous gratifia d'un magnifique bras d'honneur et se tira dans la forêt. Nos regards se croisèrent avec Stéphane et la révolte du jeunot nous fit éclater de rire tous les deux.
- Tu vois, doudou, il apprend vite et esquive bien, allez viens m'aider et après je l'allume, le feu, pendant que tu iras le calmer, tu vois ce que je veux dire ?
Je passai ma main dans ses cheveux bouclés comme j'aimais tant le faire. Il savait que ce geste était comme une caresse chargée de tendresse et de paix ... Unissant nos efforts on arriva à tirer du réchaud des goupilles pour le moteur. Une petite réconciliation amoureuse avec Jean et la nuit nous enveloppa, tous les trois réunis auprès du feu, nous régalant d'un agouti et d'un pak grillés. La moiteur de l'air avait la senteur de l'amour et de l'amitié, des moments forts ou nos esprits ne faisaient plus qu'un. Nous étions invincibles, le voyage allait continuer et nous allions y arriver. Ce fut avec cette certitude que nous passâmes cette nuit ensemble, à même les rochers, nos regards levés au ciel à regarder les mêmes étoiles.

# Posté le jeudi 24 avril 2008 16:30

Modifié le lundi 05 mai 2008 14:39

LA FEMME FLEUVE 38

LA FEMME FLEUVE 38
Cela faisait déjà quelques heures que nous avions repris le fleuve et Stéphane voulait que nous arrivions à une barge d'orpailleur abandonnée qu'il avait repérée lors de la descente. Les berges très abruptes dans cette partie de notre parcours n'étant pas vraiment facilement accessibles, il préférait assurer le bivouac sur la barge pour cette nuit. Il nous fallait passer un saut, à la corde, technique que nous avions rodée souvent et pour laquelle chacun de nous avait un rôle à tenir. Comme j'étais à l'aise quand il fallait marcher sur les rochers et que c'était moins dur que de pousser le canoë à contre-courant, j'étais chargée de remonter le saut et, une fois arrivée en haut, je passais la corde autour d'un rocher et tirais afin de permettre aux garçons, quelques mètres plus bas, de remonter l'embarcation en restant autant que possible dans l'axe du rocher choisi par moi. Mais, ce saut-là, je l'avais pas assuré ; trop de remous, un courant trop violent. Une fois arrivée au moment ou je devais enrouler le corde, je me vautrai entre deux rochers, les hanches coincées, la tête à peine au-dessus de l'eau. Je fis la seule grosse erreur à ne pas faire : lâcher la corde ! Le canoë échappa aux garçons, entraîné par le courant. Combien de temps fallut-il aux garçons pour récupérer l'embarcation, à moi pour arriver à m'extirper des rochers, à refaire la man½uvre et à la réussir ... Je ne sais plus ! Cela me parut une éternité. Je culpabilisais à mort de mon incompétence qui nous avait tous mis en danger. Perdre le canoë et tout ce qu'il contenait aurait été une énorme catastrophe ! Une fois tous les trois affalés sur la berge, au-delà du saut, je m'excusai.

- Désolée, les garçons, j'ai pas assuré sur ce coup !
- Laisse tomber Doudou, c'est pas grave, on n'a rien perdu ! Et puis tu t'es demerdée toute seule pour te sortir de ce merdier, on n'avait même pas vu que tu étais coincée ! Je me demande si tu ne devrais pas faire un régime, tu vois, au niveau des hanches !
- Ah non, elle est assez maigre comme ça ! Je vais finir par croire que je fais l'amour avec un mec si ça continue, entre son palu et le fait que l'on bouffe un jour sur deux elle n'a que la peau sur les os !
- Oh toi, ce n'est pas la peine de te plaindre. Ton ex était mannequin et donc les planches à pain tu connais déjà, non ?
- Eh, les deux loustics, ça ne vous gêne pas de parler des femmes comme si on n'avait été créées que pour votre plaisir, vos envies, vos fantasmes, et vos exigences !
- Le style "soumise aux bon vouloir des mecs" ,je te le dis, c'est pas demain la veille qu'on va le vivre, doudou, m'envoya Stéphane.
Et voilà ! On n'avait plus qu'à repartir. Le moral était de nouveau au beau fixe. Les heures perdues étaient oubliées, tant pis pour le retard, l'essentiel était sauvé, le courage "tait au rendez-vous et on allait s'arracher les tripes pour pouvoir arriver à la barge avant la nuit ! Lorsqu'on l'aperçut enfin au détour d'un méandre, elle fut pour nous l'île de Robinson Crusoë, pleine de trésors : DES CLOUS ! Énormes ! De la taille idéale pour être transformés en goupilles ! Stéphane était comme fou à l'idée du stock qu'il allait récupérer à partir de cette trouvaille.
- T'es gentil, mon DOUDOU, mais tu ne récupères pas tous les clous ! Tu vois ce que je veux dire ?
- Pourquoi ?
- Parce que, sinon, la barge va s'écrouler et nous avec !
- Mais non, ne te fais pas de bile, avant qu'elle tombe en ruine il y en a encore pour des siècles !
- Ouais ! Mais avec toi je fais gaffe quand même !
- C'est ça, fais gaffe, et en attendant passe moi la tenaille : j'attaque !
Je le laissai faire et préférai rejoindre Jean qui finissait d'installer tout le matos pour la nuit.
- Un petit aïmara pour le repas de ce soir, ça te dit, Poupée ?
- Pas de problème ! Et tu le chopes avec quoi le poisson ?
- J'ai déjà installé les Trapezins alors tu vois tu ...
Pas le temps de répondre. Le boucan d'un poisson crocheté et qui se débattait nous fit nous précipiter au bord de la barge pour récupérer au plus vite un superbe aïmara, suffisamment gros pour assurer plusieurs repas.
Une fois sur le sol, ce ne fut quand même pas gagné. Il fallait lui enlever l'énorme hameçon qu'il s'était planté au fond de la gueule et là je me sentis seule, vraiment seule !

- Steph ! Ramène-toi ! Il faut le décrocheter !
- Quoi ? Il faut quoi ?
- Lui enlever le binz qu'il a avalé !
- Fais-le avec Jean ! Ca va lui apprendre ! Et puis t'inquiète, je m'occupe de toi si il se loupe !
- Bon ! Alors là mon petit Jean tu mets tout ton ego et ta susceptibilité de mâle aux orties, pour ne pas dire ailleurs, parce que maintenant il va falloir m'écouter, même si je ne suis qu'une femme, ok ?
- Je t'écoute mais magne-toi parce que j'ai du mal à l'empêcher de repartir à la flotte !
- Je vais lui ouvrir la gueule avec le sabre et toi tu vas lui coller tes doigts dans les yeux et surtout tu appuie le plus fort possible. Allez ! Vas-y !
- Et tu veux peut-être aussi que je lui roule une pelle pendant qu'on y est ! Ca ne va pas, non ?
- Ecoute-moi ! Fais ce que je te dis sans tes commentaires à la con ! ok ! Il va être tétanisé et je pourrai mettre ma main dans sa gueule pour aller lui enlever l'hameçon !
- Ah bon ? Et si on lui tranchait la tête, ça n'irait pas plus vite ?
-Steph ! Au secours ! Il est borné, il ne comprend pas, je sens que je vais y laisser des doigts !
- Mais non ! Jean, Bordel ! Tu lui obéis et après on t'explique !
Il prit son courage à deux mains et les yeux du poisson aussi ! Je pus entrouvrir la gueule et mettre ma main entre les mâchoires dangereuses de cette satanée bestiole.
- Tu ne lâches pas la pression, sinon ça va faire bobo !
- Vite ! Je sens que je n'appuie pas assez fort ! Vire ta main !
Juste ce qu'il ne' fallait pas dire ! Parce qu'en voulant aller vite, je me crochetai toute seule le dos de la main sur les dents acérées de la mâchoire ! Magnifiques balafres sanguinolentes qui mirent en joie Stéphane qui accourut pour me soigner ! Soins ô combien efficaces puisqu'il se contenta de me déverser à même la plaie un flacon d'alcool à 90° et, non content de me faire gueuler, Monsieur se crut obligé d'en rajouter.
- Et merde il faut que je désinfecte le poisson maintenant, c'est sûr cette pauvre bête va crever après t'avoir mordue. Pas la peine de le faire souffrir de le bouffer ! Je me sens solidaire avec lui maintenant, je me demande si je ne vais pas le remettre à la flotte, le pauvre !
- Et ma main ! Tu la veux tout de suite dans ta tronche aussi ! Fais-moi un pansement et toi, Jean, finalement, tranche-lui la tête à-celui-la ! NON, pas à Stéphane ! Au poisson ! Quoique ...!

A peine allongée dans le hamac mes hanches commencèrent à me faire souffrir et ma main à enfler à vue d'½il. Je n'allais pas être en super forme pour le lendemain et cela m'inquiétait. J'écoutais d'une oreille distraite la conversation des garçons. Mais pourquoi parlaient-ils de bébé ?
- Oh non ! Ce n'est pas vrai ! Ma pilule ! Je ne l'ai pas prise pendant mon palu !
Je hurlai carrément en me redressant.
- Mais de quoi tu parles ? Quelle pilule ? Tu pètes les plombs ou quoi ? me répondit Stéphane.
- Non ! Je ne veux pas ! Je ne peux pas ! Ce n'est pas possible ! Il ne faut pas ...
Jean, inquiet, se leva et voulut me prendre dans ses bras pour me calmer croyant certainement que je faisais un cauchemar.
- Arrête, doucement, ce n'est pas grave si tu n'as pas pris cette pilule quand même ?
- Si c'est grave, très grave, parce que tu vois ... Et puis laisse tomber, je ne te le dirai plus tard ... Pas maintenant.
Comment lui expliquer que j'avais porté un enfant d'un des hommes du fleuve et que, dans cette nouvelle vie, il y avait eu beaucoup d'espoir pour lui, comment son regard sur moi avait changé, pourquoi, par crainte de difficultés, il avait voulu que je rentre en métropole pour subir des examens qui allaient confirmer que sa petite "CHENILLE", comme il disait en posant sa main sur mon ventre, était en train de grandir et que tout se passait bien. Comment trouver les mots pour lui dire que j'avais été assez stupide pour vouloir porter toute seule cette saleté de caisse pleine de terre qui traînait dans le jardin ... Et cette douleur comme un coup de couteau qui m'a pliée en deux et l'hémorragie qui m'a donné la certitude que jamais la chenille ne deviendrait papillon et ne connaîtrait ni la vie ni son père ... Je ne pourrai jamais lui parler de ma peine et encore moins lui faire comprendre pourquoi je pris la décision de quitter l'homme du fleuve alors que je l'aimais toujours. J'étais trop vieille ou lui trop jeune ! Mais le résultat était que je ne voulais plus jamais vivre de moments aussi douloureux.
Je le repoussai doucement et partis pleurer sur ce souvenir. Jean était dérouté par mon comportement. Il essaya de me parler mais Stéphane intervint.
- Laisse-la ! Tu ne peux rien pour elle. Fous lui la paix, elle va chialer un bon coup et puis la vie va reprendre. Je crois que j'ai compris. Je t'expliquerai.
- T'as compris quoi ?
- Elle pleure un enfant qu'elle n'a pas eu ! Voilà ! T'es content ?
- Comment le sais-tu, toi ?
- Parce qu'elle me l'avait raconté ! Et ne me pose pas la question de qui elle était enceinte, je ne te le dirai pas. Alors tu te pieutes, et tu me lâches ...
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# Posté le jeudi 24 avril 2008 16:41

Modifié le lundi 05 mai 2008 14:50

LA FEMME FLEUVE

La suite des extraits du livre " la femme fleuve" est reportée à quelques semaines...
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# Posté le jeudi 24 avril 2008 16:52

Modifié le mardi 17 juin 2008 11:54

Petit aparté : PARTI POUR TOUJOURS

Petit aparté : PARTI POUR TOUJOURS
Dans mon livre je parle de Laurent avec lequel j'ai fait ce merveilleux voyage en pays yukas... Je ne retrouverai pas Laurent à mon retour en juillet : mon contact de St Laurent Du Maroni m'a annoncé qu'il était décédé... C'était un sacré mec, son amour pour la Guyane était authentique, il a respecté ce pays comme il savait si bien respecter les hommes dans leurs différences. Une belle complicité et une tendre amitié nous avaient unis... Il va me manquer énormément. La dernière fois que l'on s'est vus, on s'était donné rendez-vous dans 10 ans en rigolant... Cela fait maintenant 15 ans, j'ai manqué le rendez-vous... Il était encore plus certain que moi qu'en Guyane, un jour, je reviendrai. Alors bientôt je lèverai mon verre en pensant à lui quand je serai sous la rotonde de saut Sonelle, là-bas, au bord du fleuve, et je le verrai me sourire comme il le faisait si bien avec tellement de charme... Putain ce que tu vas me manquer Laurent !

# Posté le samedi 14 juin 2008 15:33

Modifié le jeudi 04 septembre 2008 06:34