LA FEMME FLEUVE 32

LA FEMME FLEUVE 32
Nous avions pris l'habitude, dès que nous avions assez de temps entre deux groupes de touristes, de partir en expédition chasse tous les deux, et j'éprouvais toujours du plaisir a savoir que j'allais me retrouver plusieurs jours en forêt mais surtout sur le fleuve qu'il nous fallait remonter de plus en plus haut pour trouver du gibier. La veille nous avions programmé une virée sur le Maroni en direction d'ELAE, village indien que nous connaissions bien tous les deux. Au matin, après avoir rempli les glacières du minimum vital et surtout de quelques bouteilles de tafia, nous étions prêts au départ. Comme à son habitude mon TAO commença par sa blague habituelle dans ces circonstances et ayant attrapé un fusil de chasse au râtelier il me le lança pour que je l'attrape au vol ... Il était comme ça TAO ! Mais ce matin-là je ne pus l'attraper parce que cet abruti n'avait pas remarqué que j'avais déjà mon fusil dans les mains. Le second fusil finit donc sa course sur mes pieds !
- NON MAIS T'ES MALADE ! Tu viens de me bousiller les pieds ! Ca commence bien ! Je sens que ça va être un grand moment de solitude cette fois, moi avec les pieds explosés et toi en grande forme pour faire des conneries !
- Si tu avais mis des bottes aussi ! Depuis le temps que je te le dis.
- C'est ça, maintenant c'est de ma faute ! Je ne mettrai jamais de bottes pour aller en forêt ! Tu le sais ! Alors ? On y va ? Et arrête de te fendre la gueule parce que il se pourrait bien que je sois très maladroite ... Un accident de chasse, ça te dirait ? Tu vois, juste du petit plomb en dessous de la ceinture, histoire que tu comprennes ! Non ? Bon, alors on embarque.
- Arrêtes tes conneries, on charge les flingues avec du gros, pas de la semoule, alors t'évites de me pointer, ok ?
-T'as la trouille ? Et t'as bien raison ....
Je savais que les quelques jours à venir seraient imprégnés de ce mélange fait de coups de gueule, de tendresse et de rires, mais je savais également qu'il allait faire remonter les souvenirs qui le rongeaient et lui faisaient perdre pied, au point de le mettre en danger. Et il me faudrait encore une fois essayer de l'empêcher d'aller au-delà du point de non retour. J'eus une pensée pour Jean, en me disant que je voulais le revoir et qu'il m'emmène loin, très loin, avec lui, mais le regard inquiet de TAO me ramena à la réalité des choses ...
- Doudou, tu as à dit a Kuya qu'on partait quelques jours ? T'as pas oublié au moins ?
C'est lui qui garde le camp ...
- C'est bon, je l'ai vu ce matin. Il n'y a pas de problème. Au fait, il faut lui ramener une Amazone d'Elae. Je n'ai pas bien compris ...Je crois que l'un de ses amis lui en a apprivoisé une.
- Et merde ! Il faut rentrer avec un piaf ! Tu t'en occuperas, moi je ne veux pas savoir.
- Bon, cette fois tu embarques ou il faut que je prenne les manettes pour décoller ?
- NON,! C'est bon, grimpe, je conduis, c'est plus sûr !
Nous prîmes enfin le départ. Après avoir rejoint le Maroni je profitais du spectacle que m'offait la remontée de ce fleuve bien plus large que l'Inini, avec des sauts plus faciles à passer et des berges de sable sur lesquelles j'aurais bien aimé accoster.
J'éprouvais toujours le même plaisir sur l'eau, toujours en harmonie avec moi-même. J'aurais aimé que cela continue encore et que l'on ne s'arrête jamais de glisser entre les rochers. Je me savais liée à ces fleuves que j'avais parcourus bien plus encore que la forêt.
Quelques heures plus tard il accosta sur la rive opposée du village indien. Il savait que nous allions trouver un carbet de passage pour la nuit. Nous déchargeâmes le matos et nous installâmes les hamacs avant la tombée de la nuit.
- Ti punch, doudou ?
- Ne me dis pas que t'as pas pris le whisky ? T'as pas fait ça ?
- Mais non ! Je l'ai, ta biture. Allez ! On fête ça et on boit un coup !
- On fête quoi ? C'est ta fête ? Parce que moi, avec toi, c'est tous les jours ma fête, tu sais ? Celle des connes !
- Non, on boit à nous deux !
- Arrête TAO ! Tu ne remets pas le couvert, compris ? Ne commence pas un mauvais plan sinon je traverse le fleuve à la nage et je vais à Elaé. Fais gaffe !
C'était reparti, j'allais avoir droit à une nuit d'insomnie, de conversations, de tensions et de nouveau j'allais marcher sur le fil du rasoir ....
Je le regardais préparer le feu, tout en sirotant un whisky que je savais être le seul pour ce soir. Pas question de me mettre sur off, j'allais avoir besoin de toutes mes facultés, si du moins il m'en restait encore un peu, pour éviter la dérive. Mais j'étais bien obligée de reconnaître, tout en massant le dessus de mes pieds douloureux, que, malgré tout ce qu'il m'avait fait, j'avais pour ce type des sentiments. Et puis, sa mère, mon amie, qui avait déjà tellement ramassé par la vie, je ne voulais pas lui annoncer que je n'avais pas su protéger son fils contre lui-même. Sans parler de sa femme et de son fils à lui qui vivaient en métropole et qui comptaient sur moi pour veiller sur leur mari et père. Bon dieu ! Je m'étais collée dans un sacré bordel ! Je rêvais de voir Jean surgir de la forêt pour m'embarquer sur le champ !
Ce que je ne savais pas alors à cet instant précis, c'était que ce moment-là arriverait bien plus vite que je ne l'espérais ...
La nuit était tombée. TAO avait arrosé le repas plus que copieusement, j'entretenais la conversation de tout et de rien, évitant soigneusement les sujets sensibles, Xavier et Jean. Un instant je crus que l'orage s'était écarté. Pourtant, lorsqu' à la lumière rougeoyante du feu je vis dans ses yeux la lueur froide du souvenir qui remontait, je compris.

- Tao, t'es gentil, t'arrêtes de jouer avec le couteau de chasse, ça m'énerve.
- Hum, je le sais.
- Bon ! J'ai pigé ! C'est parti, hein ? On y va direct encore une fois, tu veux parler, tu veux me péter la tête en me foutant la trouille ? Tu vas encore me faire ta crise, c'est ça ? Et bien vas y ! Alors, connard, plonge dans tes souvenirs, allez ! Qu'est-ce que tu attends ? T'as la trouille ? Mais non, tu as envie de le revivre ce putain de souvenir ! Tu veux t'y vautrer dedans et recommencer à souffrir. Alors continue, vas-y !!!! Tu veux que je commence à t'en parler ? Tu veux que moi je te les fasse revivre ces heures-là ? C'est ça ? Pas de problème ! Je vais te les foutre en pleine gueule ces moments de démence ou tu as fait basculer ta vie en enfer. T'inquiète, je ne vais pas oublier un seul détail, je la connais trop bien l'histoire, tu me l'as déjà tellement racontée mon grand ! Alors, t'es prêt ? Parce que là, tu vois, je n'ai pas, mais alors pas du tout envie de me la jouer mère Theresa ! Tu as décidé de te pourrir ta vie ... C'est ton problème, tu ne veux pas t'accorder le pardon, ça aussi c'est ton problème ! Mais moi je n'irai pas dans ton sens. Tu as intérêt à lui tordre le coup une bonne fois pour toute à ce passé, parce que tu me gonfles avec ! Et ne t'avise pas de me menacer cette fois, ok ?
Je savais que j'allais provoquer la mauvaise réaction, mais j'étais à bout d'arguments apaisants et préférais lui rentrer dedans au risque de lui faire péter les plombs méchamment ...
Il se dressa et avança sur moi, sa main tenant le couteau en avant. Dans son regard je lus la folie meurtrière. Je ne le lâchai pas des yeux tout en me levant et j'attendis en me demandant quel genre de douleur on pouvait bien ressentir quand on se faisait planter. Soudain, à moins d'un mètre de moi, il s'écroula à genoux en pleurant. Envahie par une grande vague de tendresse devant ce désespoir, je le pris dans mes bras et me mis à le bercer comme je l'aurais fait avec un de mes enfants. Nous avons passé toute la nuit ainsi, par terre. Je l'écoutai s'endormir. Le regard tourné vers les étoiles du ciel amazonien je pensais à sa mère, à sa femme et à son fils ! Un peu de répit, un peu de temps gagné pour lui et pour eux ! Je m'endormis en pensant que demain serait un autre jour.
Nous avions toujours du mal pour reprendre nos marques après ce genre d'affrontement, mais le soleil du matin, un plongeon dans le fleuve, et la vie reprenait son cours, quelques instants en évitant que nos regards se croisent et puis sa main qui frôlait la mienne en m'allumant ma cigarette, un sourire échangé et de nouveau la paix entre nous.
- Prête doudou, on va chasser ?
- Oui prête, mais je ne prends pas mon fusil
- Pas question, tu le prends, pas de forêt sans fusil ni sabre, tu le sais bien.
- Oh, c'est bon mais je ne m'-en sers pas, alors je te demande un peu ! Se le trimbaler pourquoi ?
- On ne sait jamais, allez viens !
Nous nous engageâmes dans le layon. Juste derrière lui, je le suivais perdue dans mes pensées. Je n''avais pas la tête à tuer la moindre proie, d'ailleurs il y avait belle lurette que je n'avais pas tiré un seul coup de feu, préférant la quête du gibier plutôt que de le tuer. Et puis les indiens assuraient ainsi que TAO au mieux pour nous nourrir, alors je me contentais de profiter de la magie de la forêt, mes pieds posés à même l'humus de la terre faisait remonter dans tout mon corps la force vitale de la nature, chaque parcelle de ma peau était caressée par la moiteur chaude de l'air, c'était toujours le même plaisir que je ressentais.
Combien de temps avons-nous marché, impossible de le dire, cela aurait pu être des heures je ne m'en étais pas souciée, je lui faisais entièrement confiance à ce type ,capable de me menacer mais aussi de me protéger. C'est en pensant à lui que je relevai la tête et que je le vis piler net. Au frémissement qui parcourait sa nuque je compris, la tension de son corps et son immobilité figée me confirmant qu'il était face à un danger que je ne voyais pas. Je me rapprochai doucement de lui restant bien à l'abri de son corps pour rester le moins visible possible.
- TAO, problème?
-Grage devant
-Prés de toi ?
-Très près, à toi doudou.
- Ne bouge pas.
J'avais compris qu'il voulait que je flingue le Grage carreau. Je savais aussi que je n'avais pas droit à l'erreur, ce crotale étant l'un des plus agressifs serpents de la forêt. On avait empiété sur son territoire et si je le loupais lui ne nous louperait pas. Le Grage ne fuit pas, il attaque. Alors là ce n'est plus une femme ou un homme qui réagit, c'est juste l'instinct primitif qui nous fait avoir les gestes qu'il faut, pour ne pas crever à des heures de marche et de pirogue du dispensaire
Je fermai doucement le fusil. Surtout ne pas réfléchir, se dire que le corps va réagir, qu'il va déclencher tous mes sens. En quelques secondes et dans le même mouvement, je me suis mise a côté de Tao, j'ai épaulé, mon regard a vu le serpent avant mon cerveau, mon doigt a appuyé sur la détente sans que je lui ordonne de le faire et je l'explosai au moment ou il se dressait pour attaquer. Tout était allé très vite et ils nous fallut encore quelques secondes pour que l'on comprennent que le Grage avait été transformé en bouillie et quelques secondes de plus pour que nos corps puissent se relâcher, et évacuer la tension et la peur ... Et bien sur TAO se crut obligé de me prendre dans ses bras pour me féliciter.
-Tu n'as pas perdu la main, doudou, putain, tu lui a explosé la tronche, hein ?
- Oui, OK ! Mais tu me lâches là parce que tu m'étouffes et tu as ta botte sur MON PIED !!!!
- Et oui tu vois s'il t'attaque t'es morte pieds nus, et voilà pourquoi je te dis de mettre des bottes bon dieu, imagine que c'est toi qui sois devant !
- Je ne suis jamais devant quand on chasse, tu le sais bien, alors baisse d'un ton et puis on rentre! Pas bon aujourd'hui pour chasser, j'ai du tout faire fuir avec le coup de fusil, demi-tour ok ?
De retour au carbet, vu l'état de mon pied, nous primes la décision de rentrer de nuit pour chasser le caïman et surtout pour que Kuya puisse s'occuper de me soigner rapidement le dit-pied qui avait pris une couleur noire de mauvais augure ; et c'est alors que nous nous prélassions dans les hamacs que le Maipouri sortit tranquillement de la forêt à quelques mètres de nous, certainement pour aller boire au fleuve. Il n'en eut jamais le temps, TAO l'aligna et le tua net. Le problème résidait dans le fait qu'à deux il nous était impossible de le mettre dans la pirogue, trop lourd ! Tao décida d'aller chercher des indiens à Elae pour l'aider. Je ne le suivis pas et restai à l'attendre au bord du fleuve en lui rappelant qu'il devait récupérer l'amazone pour Kuya. Il revint sans le perroquet mais avec deux jeunes indiens qui l'aidèrent pour faire basculer le maipouri dans la pirogue non sans avoir été allégé d'un cuissot donné aux hommes qui nous avaient aidés. La réserve de viande étant assurée, on laissa tomber la chasse de nuit et après avoir démonté le matériel on reprit le chemin du retour. Inondés par la couleur rougeoyante du coucher du soleil, j'étais sûre que nous allions faire pas mal d'heures de pirogue de nuit et ce n'était que du bonheur pour moi qui aimait tant parcourir le fleuve à la lueur de la lune.




# Posté le jeudi 24 avril 2008 15:36

Modifié le lundi 05 mai 2008 14:05

LA FEMME FLEUVE 33

LA FEMME FLEUVE 33
Deux mois s'étaient écoulés paisiblement, la saison sèche était entamée depuis plusieurs jours et le niveau du fleuve baissait de plus en plus vite. Arrivait le temps de pêcher à l'arc les poissons qui restaient prisonniers des trous d'eau. C'était toujours des moments de rires partagés avec les indiens. Les premières fois je les amusai beaucoup quand je tentais vainement d'harponner les poissons avec leurs flèches bien plus grandes que moi. Mais, le temps passant, je réussis à pêcher correctement les pirays, les aymaras et même quelques piranhas plutôt vifs et de plus petites dimensions. Tao ne participait pas, se contentant de nous regarder nous amuser dans le saut. Il avait été très calme ces derniers temps et je craignais un retour de conflit. Chaque jour de paix gagné était un de plus pris sur sa vie tourmentée.
Cette fin d'après-midi-là, alors que je me lavais dans le fleuve devant le dégradé, je les vis arriver, tous les deux à bord d'un canoë. Jean, à l'avant, descendit le premier et sans me dire un seul mot me prit dans ses bras et m'embrassa longuement comme s'il savait que je l'avais attendu, comme s'il retrouvait sa femme, comme s'il m'avait quittée la veille. Et moi, les yeux noyés de larmes, le c½ur en vrac et le corps parcouru par cette chaleur qui remonte des reins, je m'accrochai à lui, folle de bonheur. Je le retrouvais cet homme que j'avais tant espéré.
- Et MOI alors, putain, je n'ai même pas droit à un bisou ? Il faudrait vous descotcher tous les deux, Tao vous observe de la rotonde.
Je me précipitai sur Stéphan pour lui dire combien j'étais heureuse de le retrouver.
- Alors, dis moi, c'est quoi l'ambiance en ce moment, il nous la fait "destroy" ou cool ?
- Pour le moment ça va.
Je lui répondis tout en levant les yeux sur Tao qui nous surplombait, mais son regard froid et menaçant me fit sur le champ dire :
- Et bien pas de pot ! La récré est finie ! Il va nous la faire mauvaise ! Vu son regard !
- Te bile pas, on est là.

Le soir-même les hostilités étaient ouvertes, Jean et Tao s'affrontaient. Des remarques cinglantes commencèrent à fuser et je mis fin à la soirée en entraînant Jean dans mon carbet. Notre deuxième nuit fut à la hauteur de la première, mais cette fois-ci nous avions le temps de nous parler, de nous dévoiler. Il se livra lentement, se laissa aller aux confidences. Ce n'était ni un sauvage ni un solitaire, simplement un homme meurtri par un passé encore douloureux et vivant en permanence une immense colère contre tout, surtout contre lui-même. Un de plus que je rencontrais, un fracassé de plus, un de plus sur ce fleuve qui avait fui croyant pouvoir oublier sa vie d'avant en recommençant à zéro. Au fil des jours, à force de pénétrer l'intimité de l'autre, nous nous rapprochions. Il était moins agressif, tout cela se ressentait par sa façon d'être au quotidien, sous l'½il bienveillant de Stephan qui voyait son ami se transformer et celui tout à fait hostile de Tao, fou furieux de l'attachement que je portais à cet homme.
Malgré nos efforts pour détendre l'atmosphère Tao se montrait de plus en plus violent dans ses propos, aussi bien envers Jean que contre moi. Je sentis la menace mais trop tard pour éviter le débordement. Pris de boisson un il m'agressa physiquement en hurlant des propos incohérents, me saisit à la gorge et commença à serrer me plaquant contre le plan de travail. Incapable de crier je cherchais en tâtonnant un couteau de découpe, bien décidée cette fois à ne pas lui faire de cadeau, lorsque je vis Jean arriver livide derrière Tao. Ses mains desserrèrent l'étreinte sur ma gorge et je le vis sans un mot faire pivoter Tao, le décollant du sol et le projeter contre la paroi avec une force incroyable. Puis il me récupéra pas mal amochée, tentant de reprendre ma respiration. Il prit ma main et, passant devant un TAO complètement ko je l'entendis lui dire très calmement :
- Tu la touche encore une fois, et t'es mort.
Je demeurai sonnée, comprenant que les choses étaient allées trop loin pour pouvoir faire machine arrière. Désormais il fallait que je parte. Je n'avais aucune alternative. Stéphan et Jean, sans même se consulter, décidèrent de m'emmener. Il était hors de question pour eux de me laisser sur place. Ils avancèrent leur retour à Saul d'une semaine. Le lendemain de cette soirée nous partîmes à Maripa tous les trois chercher du ravitaillement ... J'en profitai pour voir Jacques et le mettre au courant de notre départ et de la séance de la veille.
- Putain de bordel, je m'en doutais que cela allait finir mal ! Fais voir ta gorge. Merde, il ne t'a pas loupée ! Mais quel conard !
- Doudou on se casse, on repart sur Saul.
- Pas question ! Le fleuve est trop bas vous n'y arriverez pas.
- Mais si ! On va se la faire, cette remontée ! Depuis le temps que je voulais le faire ce trip ! Je pars avec eux.
- T'es complètement barge. Ils sont trop jeunes et seul Steph à de l'expérience. Toi tu ne pourras pas suivre, trop de galères. Je ne peux pas te laisser partir, tu restes avec moi à Maripa et pas de discussion !
- JE PARS ET DÈS AUJOURD'HUI ! Je veux foutre le camp d'ici, je leur fais confiance, aux jeunes, ils vont assurer je te dis !
- TETE DE MULE ! Tu es folle de vouloir tenter la remontée en saison sèche sans moyen de communication ! Mais fais comme tu veux. Je vais prévenir le poste de Saul. On compte 10 jours de trajet. Si vous n'y êtes pas dans ce délai, on attendra encore quatre jours avant d'envoyer les secours. Ok ? Alors TU PIGES CE QUE CA VEUT DIRE ?
- Qu'on aura largement le temps de crever avant leur arrivée ! Mais ne t'inquiète pas, on va réussir !
Jacques baissa les bras et renonça à me convaincre. Il me prit dans ses bras et me serra très fort. Nous savions tous les deux que vraisemblablement nous ne nous reverrions plus jamais.
- Salut ma bourrique adorée. Ecris moi une fois a Saul. Et maintenant fous le camp avant que je te mette sous les verrous pour t'empêcher de filer.
La gorge nouée je me détachai de ses bras et partis sans me retourner.
Nous étions prêts. Mon instinct me prévenait qu'il n'y aurait pas de retour. Pour la première fois depuis mon arrivée dans ce pays un étau enserrait ma poitrine à m'en étouffer. C'était la fin de 3 S, cette histoire d'amour pour cet endroit que je ne voulais pas voir arriver. La fin de ma vie ici, la fin du fleuve, de la forêt. Assise au bord de l'eau je regardais sans la voir la petite embarcation qui allait m'emmener, quatre mètres de long en alu, remplie à ras bord du strict nécessaire en matériel et provisions que les garçons avaient chargés. Je les entendais plaisanter, se chamailler, raconter des bêtises. Ils me firent rire malgré tout. Quelques jours avec eux me promettaient un drôle de voyage. Au moins cela m'empêcherait de me laisser aller au chagrin. Je devais aller dire au revoir, ou plutôt adieu, à Kuya. Je ne voulais plus voir Tao qui, de toute façon, s'était cassé en forêt, mais je ne serais pas partie sans saluer mon ami indien.
Il fallait que je lui dise que je partais et cette fois-ci pour très longtemps. Je traversai le camp, passai devant mon carbet sans un regard pour ce qui était déjà mon passé, surtout ne pas pleurer, seulement me calmer. Kuya n'allait pas comprendre que je quitte cet endroit. Assis par terre devant chez lui, il me vit arriver, son regard sur ma gorge marquée des doigts de Tao, mon regard à moi plein de larmes, et il comprit..
- Les blancs sont mauvais pour toi, mère.
Depuis que j'avais accepté d'être la mère de son frère Aliké, Kuya et beaucoup d'autres indiens me nommaient comme ça. De temps en temps j'étais même pour eux la Tamouchi (Femme qui a la sagesse).
Il continua :
- Tu vois il faut que tu partes. Où tu vas aller ?
- Je vais remonter le fleuve pour Saul, rentrer dans la forêt, loin, très loin ...
- Pas bon, c'est pas bon, mère, Saul je connais, tu peux pas vivre là-bas, pas de fleuve.
Il le savait bien lui que sans le fleuve je serais perdue. Il m'avait si souvent vu nager et me poser sur les rochers jambes repliées, les bras passés autour de mes genoux et mon visage toujours tourné vers les arbres à attendre le lever du soleil. Je savais qu'il me regardait souvent de la forêt et que même s'il ne se posait aucune question sur sa vie, il comprenait que moi je me cherchais au travers de ce fleuve et cette forêt.
- Je sais, Kuya, mais je ne vais pas y rester longtemps, ensuite Cayenne ...
- Même à Cayenne les blancs ne sont pas bons pour toi, je peux t'emmener chez Palassissi, le père de Tina, après Antecum Pata. Là-bas tu peux faire cuire le poisson et aider Tina à l'abattis.
J'avais eu l'idée de partir seule, si loin que personne ne m'aurait retrouvée, disparaître, me fondre dans cette mer végétale, devenir un arbre, un rocher ... Mais j'avais une famille et cela m'interdisait de le faire. Et puis il y avait Jean maintenant dans ma vie et peut-être parce que justement il avait vingt ans de moins que moi il s'était révélé très protecteur. Moi la rebelle je me sentais soumise et heureuse de l'être, trop besoin de pouvoir arrêter de me battre. Peu importait le temps accordé, Jean était arrivé dans ma vie pile au bon moment. Sentant l'émotion grandir j'écourtai les adieux.
- Prends soin de mon fils Aliké et fais de lui un bon guide comme toi Kuya.
- Tu reviendras mère
- Je ne crois pas.
- Tu reviendras, je le sais.
Ficher le camp, vite, très vite, tout de suite. Je rejoignis en courant Stéphan et Jean. Ils étaient torses nus, ruisselants, en train de rire comme des dingues sur le dégrade. En me voyant bouleversée, les rires cessèrent. Jean me tendit ses bras, les referma sur mon désespoir et en imprimant son corps sur le mien, il m'insuffla sa force et me dit :
- Calme toi, t'es plus toute seule à lutter, je suis là.
Nous embarquâmes. Je me retrouvai entre ces deux hommes dont j'allais entièrement dépendre. Kuya sur la rive nous regardait partir. Je frissonnai, mon ventre se noua, je ravalai mes larmes, désemparée. Devant moi Jean sentit ma détresse et, sans se retourner, me tendit la main. Je m'y accrochai de toutes mes forces. Stéphan posa la sienne sur mon épaule et me caressa doucement. Je repensais à la dernière phrase de Kuya, quelque peu troublée, mais sûre néanmoins que c'était vraiment un adieu à cet endroit.
Pourtant il avait raison, mon ami l'indien. Je ne le savais pas encore mais je devais revenir deux ans plus tard sur ce fleuve, accompagnée cette fois-ci, pour y revivre neuf mois ...

# Posté le jeudi 24 avril 2008 15:49

Modifié le lundi 05 mai 2008 14:12

LA FEMME FLEUVE 34

LA FEMME FLEUVE 34
J'avais déjà eu l'occasion de remonter l'Inini jusqu'au confluent où se rejoignent les deux rivières, le Grand et le Petit Inini. J'évitai de regarder le village de Yaou lorsque nous le croisâmes. Revoir les rochers sur lesquels j'avais fait mes premiers pas dans ce pays et le souvenir de Xavier m'aimant dans la chaleur de la nuit à cet endroit même était trop douloureux encore pour que je veuille m'en souvenir. Je préférais poser mon regard sur cet homme qui m'avait protégé et qui m'emmenait loin de tout ça. Le sentiment d'amour se mélangeant au désir de nos corps, il pensait que nous deux c'était pour longtemps. Je savais bien que cela ne durerait qu'un temps, juste celui qu'il fallait pour que notre différence d'âge n'enlevât rien à la passion de ce que nous vivions, mais sans l'empêcher, demain, de vivre un autre avenir avec une autre femme. Nous avions abordé le sujet et, avec toute l'arrogance de ses vingt-trois ans il ne voulait pas entendre parler d'autre chose que de nous deux dans la forêt et pour toujours. Trop jeune pour tout savoir de la vie, trop passionné pour vouloir l'admettre. Moi je savais et cela ne me rendait pas triste, au contraire. Cette passion j'allais la vivre en lui donnant tout de moi et lorsque j'allais juger le moment arrivé pour le quitter je le laisserais enrichi de l'amour dans ce qu'il a de plus beau.
Nous nous arrêtâmes avant la nuit dans un camp abandonné ou nous savions trouver un carbet. Le fleuve était encore large et inondé de soleil pendant la journée. Les hamacs installés, le feu allumé sur les rochers, notre première journée s'étant bien passée, mes noires pensées semblaient s'éloigner et je partis plonger dans le fleuve. Jean me rejoignit et me ramena doucement sur la berge. Nul doute à avoir sur son désir de moi. Voulant varier les plaisirs c'est sur l'humus de la forêt qu'il décida de me faire l'amour, et cette foutue idée l'amena à me déposer délicatement sur la rive. Il me fit glisser sur le sol mais, n'ayant pas vu qu'il était couvert de feuilles d'un palmier ô combien piquantes je subis avec stoïcisme les épines qui s'infiltraient sous ma peau. C'est en serrant les dents pour résister à la douleur qui irradiait mon dos que je me laissai emporter par ses caresses et que j'arrivai à éprouver malgré tout une grande vague de plaisir quand il m'honora de son amour ! Après avoir fumé une cigarette, même en forêt les habitudes restent, il dut passer pas mal de temps à enlever toutes les épines plantées dans mon dos, navré de ce qu'il m'avait fait subir mais tellement fier du plaisir qu'il m'avait donné ce petit con ! Alors je fermai ma gueule, je ne criai pas et je lui dis seulement :
- Putain ! Ca serait bien si on évitait les endroits mortels pour s'aimer !
Et comme Stéphan s'était ramené il se crut obligé d'en rajouter :
- Deux chiens ! Voilà ce que vous êtes ! Des bêtes ! Non mais ! Pendant que je fais à bouffer vous vous envoyez en l'air ! Merde ! Vous pourriez penser à moi quand même ! Et l'autre, maintenant, avec son dos en sang, hein ! Qui va la soigner si elle s'infecte, hein ? C'est qui le con qui va s'en occuper ?
- Mais toi, mon doudou, puisque c'est toi qui a des notions de secourisme ! Mais s'il me faut du bouche à bouche c'est Jean qui me le fait, t'as compris ?
- Je vais t'en foutre moi du bouche à bouche, chienne lubrique, allez venez manger c'est tout prêt !
Cette première soirée passée entre ces deux hommes était à l'image de ce que nous allions vivre, l'amour, la complicité, l'amitié et pas mal d'inconscience sur toutes les difficultés qui nous attendaient.
Cette nuit là, je n'arrivai pas à trouver le sommeil, le frottement du tissu sur mos dos me tenant éveillée. Soudain je me redressai, je le reniflais. Il descendait ou remontait le fleuve.
- Jean, Steph ! Il y a un anaconda !
- Mais bien sûr ! Tu la boucles, tu dors et arrête de rêver !
- J'en suis sûre, je le sens, il est tout près, bande d'abrutis, je sais ce que je dis. J'y vais.

Je sautai hors de mon hamac et me précipitai vers le fleuve. Je voulais le voir. Les deux compères me suivirent mais avaient pensé aux torches.
- Regarde ! Là, en face, c'est lui. Il est superbe. J'avais raison.
- Moi, je vais te dire, bien content qu'il ait choisi l'autre rive pour aller se pieuter parce que même si je ne suis pas trouillard ce n'est pas le genre de pote avec qui j'aimerais passer la nuit. Bon ça y est ? On peut espérer pouvoir dormir ? Madame a fini d'emmerder le monde ?
Jean qui voyait un anaconda pour la première fois s'approcha de moi et me plantant la lumière de la torche en pleine tronche et me demanda :
- Attends ! Là je ne pige pas comment tu as fait pour savoir ! Ne me dis pas que tu l'as vraiment senti, en plus à cette distance. Rassure moi t'es bien une femme quand même, t'es pas une bête sauvage ? Alors comment ?
- La forêt, Jean, tout simplement... Au bout d'un certain temps si elle ne t'a pas rejeté la forêt te donne la révélation de tous tes sens, tu retrouves l'instinct primaire, tu deviens à ton tour arbre, rocher, fleuve et même anaconda. Tu verras, c'est magique, tu connaîtras toi aussi tout ça. Et ça ne te dirait pas de venir vérifier si je suis bien une femme dans le fleuve ?
- Non mais t'es dingue ! Je ne vais pas y foutre les pieds dans le fleuve avec cette saloperie qui y traîne ! Allez ramène-toi ! Tu te couches et tu restes tranquille ! Demain ça va être plus dur, alors IL FAUT QUE L'ON DORME !
Au petit matin nous fumes bien obligés de nous rendre compte que le niveau de l'eau avait encore baissé. Les difficultés allaient commencer, il fallait désormais affronter de nouveaux obstacles : des troncs d'arbres qui s'étaient abattus dans le fleuve en l'obstruant sur toute sa largeur. Nous étions obligés de les contourner par la rive ou de passer en dessous quand cela était possible. Notre progression se ralentit considérablement plusieurs fois dans la journée et il nous fallut passer le canoë par dessus les troncs. Le soir j'étais éreintée et quand Stephan me prévint que le plus dur restait à venir j'eus une pensée émue pour Jacques, en me disant qu'il n'avait pas eu tort et que je n'y arriverais pas. C'était sans compter avec le regard que posa Jean sur moi, plein de tendresse, d'amour et d'inquiétude, source de renouveau dans laquelle je trouvais la force et la détermination qui me faisaient défaut.
- T'inquiète ! Je vais y arriver. Demain on va procéder autrement, vous passerez le canoë et moi je me débrouille pour passer les troncs d'arbres, soit sous l'eau, soit en les escaladant. Comme ça, vous ne vous prenez pas la tête avec moi !
Stephan paraissait inquiet lui aussi, et je me dis que l'aventure risquait de tourner au drame. Comme j'avais horreur de m'avouer vaincue un sursaut d'orgueil me fit réagir vertement.
- Steph, t'arrêtes ! Si tu crois que je ne te vois pas arriver ! On ne fait pas demi-tour, on continue et on va y arriver ! Ne commence pas à me gonfler avec ça, je connais mon corps mieux que personne. Je suis juste un peu rouillée à force de me prélasser dans le hamac mais je te le dis : laisse-moi faire, je vais trouver le moyen d'y arriver !
- Tête de mule ! Voilà ce que tu es. Mais ok ! Je te laisse faire, tu te démerdes toute seule, tu as peut-être raison, tu es dans la forêt depuis plus longtemps que nous. Alors Inch'allah !
- Ca ne vous dérange pas tous les deux que je ne donne pas mon avis ? Si vous voulez je vous laisse entre vous ?
- Ah nom de dieu ! Jean ! Ce n'est pas le moment de me faire une crise de jalousie, tu dois bien comprendre cette fois-ci que tous les petits sentiments mesquins sont à oublier et vite ! Parce que là, tu vois, mon doudou, ce n'est pas du cinéma ! Ok ? Qu'il y en est un, tu m'entends, un seul de nous trois qui largue les amarres et c'est les deux autres qui vont morfler. Alors on est dans la même bulle et je ne te laisserai pas nous foutre en péril pour une connerie, t'as pigé ?
- C'est bon ! Tu as raison ! C'est nul et si on allait se baigner, hein ?
Il ne perdait pas le nord celui là.
Le regard que j'échangeai avec Stephan, mélange de complicité et de tendresse, me fit rire aux éclats. Je passai ma main dans ses cheveux bouclés et lui murmurai à l'oreille en l'embrassant :
- Tu vas voir, je vais le calmer le môme, il en veut il va en avoir !
- C'est ça ! Et pendant ce temps je prépare les galettes ? Qui met la table ce soir ?
Stephan était tout simplement un mec génial. Je devais au cours de ce voyage me rendre à l'évidence, sans lui rien n'aurait pu être possible. Jean, tout nouveau dans ce monde, n'avait ni son expérience ni sa façon de se comporter dans des moments extrêmes, encore trop imprégné de sa vie d'avant. Il n'avait pas acquis cet instinct de survie, il faisait à son tour ses premiers pas dans cette nouvelle vie et j'étais heureuse de lui tenir la main pour l'aider à ne pas trébucher et à accéder à ce que le fleuve et la forêt pouvaient lui apporter de plus merveilleux.
Le plus important pour lui, à cet instant précis, c'était de reprendre possession de sa femelle pour bien faire comprendre à l'autre mâle qu'il n'y avait pas de doute à avoir ! Et comme je savais d'expérience que c'était bien le plus agréable moyen de le calmer et de le rassurer, malgré ma fatigue, je le rejoignis dans le fleuve, si on pouvait encore appeler fleuve l'espèce de marécage qu'il était devenu depuis la décrue.
Dans la nuit, à la lueur du feu, nous avons abordé le sujet de la mort, juste pour bien prendre conscience que trop loin de Maripa et du dispensaire nous étions responsables les uns des autres.
- Juste vous rappeler une chose, les garçons ! On ne se retrouve pas ici dans ce contexte sans qu'on l'ait voulu nous-mêmes ! On est comme le torero qui descend dans l'arène et qui sait qu'il peut y rester ! Et on n'est même pas payé pour le faire ! Personne ne nous a obligés à vivre dans la forêt ! C'est nous qui avons choisi de le faire ce voyage, c'est nous qui avons mis nos vies en danger, c'est nous qui en prenons l'entière responsabilité ! Alors si par malheur ça tourne mal, on ne devra jamais essayer de se faire passer pour des victimes, on assume et on se bagarre ensemble, est-ce que je me suis bien fait comprendre ?
Stephan savait, lui, ce que je voulais dire. Mon discours s'adressait davantage à Jean, encore fragile.
- Oui ! Tout à fait ok avec toi, et puis on n'est pas plus en danger que sur une autoroute un 15 août ! Pas vrai ?
- C'est sûr, Steph ! Jolie relativité des choses, j'adore ta façon de penser, et tu vois ce qui nous sauvera de tout, c'est ton humour !
Jean avait semblé percuter un peu à ce que l'on essayait de lui faire comprendre, mais je savais, et Steph également, que son manque d'expérience risquait, au cours des jours à venir, de l'entraîner à des comportements très imprévus que l'on devrait gérer au fur et à mesure.


# Posté le jeudi 24 avril 2008 16:02

Modifié le lundi 05 mai 2008 14:20

LA FEMME FLEUVE 35

LA FEMME FLEUVE 35
Au quatrième jour nous avions atteint le point de non retour, sans moyen de communications nous étions livrés à nous-mêmes. Steph avait quelques notions médicales qui me rassuraient. Mon inquiétude résidait dans les rapports qu'entretenaient les deux hommes. Malgré leur amitié je sentais que le moindre incident, la moindre réflexion auraient pu les faire devenir deux simples mâles prêts à se sauter à la gorge. Il me fallait temporiser souvent. Leurs affrontements n'étaient que verbaux, mais, épuisés, énervés par les obstacles de plus en plus nombreux, je les sentais souvent proches de la bagarre. Le seul contact de ma main sur l'épaule de l'un ou de l'autre suffisait pour le moment à les calmer. Mais nous allions devoir faire preuve de beaucoup d'amour et de solidarité pour ne pas faire exploser avant le terme du voyage la bulle qui nous réunissait. Plus qu'un autre Steph savait que notre survie dépendait entièrement de notre entente, aussi au pire moment d'une dispute avec Jean, son instinct le ramenait il à la raison plus sûrement que mes paroles et que mes gestes.
Il était midi. Depuis cinq heures nous nous battions contre le fleuve qui n'avait plus de tel que le nom. Devenu par endroits un gros ruisseau marécageux, en plus de devoir faire passer le canoë un nombre incalculable de fois par dessus les arbres, on se retrouvait en danger avec une concentration incroyable de raies dont les dards venimeux se révélaient extrêmement dangereux chaque fois que nous devions sauter à l'eau pour tirer le bateau ensablé.
Plus j'avançais et plus je me disais que quelque chose n'allait pas. Mes jambes se dérobaient trop souvent et les frissons qui parcouraient mon corps me mirent la puce à l'oreille. Je prévins Steph.
- Doudou, je crois bien que je vais me taper un palu !
- A merde surtout pas ! Ce n'est pas le moment, tu ne peux pas avoir un palu... T'es sûre ?
La nausée que je maitrisai à peine lui donna la réponse.
- Et ben là on est mal ! Bordel, si t'as un vivax ça va, si c'est un phalsi, c'est la cata !
- Non, tu as des Alfans, alors c'est ça que tu vas me faire prendre toutes les six heures dès que je serai dans le coltard et ça va passer comme d'hab. C'est le quatrième en deux mois que je chope !
Ils décidèrent de m'installer au plus vite dans la forêt en préparant un camp de fortune. Nettoyant un espace rapidement, ils installèrent mon hamac et après m'avoir récupérée grelottante et couverte de sueur, vautrée sur les rochers, ils m'installèrent. Vu la rapidité avec laquelle je m'étais retrouvée à moitié comateuse, j'eus la certitude que celui-là c'était bien un phalsi ... Stephan me fit prendre le premier cachet et moi je m'efforçai de ne pas le revomir avant de sombrer dans cette état second que la fièvre élevée entraîne, juste le temps d'entendre Jean demander à Steph :
- Elle va mourir ?
Et Steph de lui répondre :
- Mais non, arrête ! Celle-là, à part une rafale de mitraillette rien ne pourra l'abattre. On va se la garder jusqu'au bout et elle n'a pas fini de nous pomper l'air, hein doudou que j'ai raison ?
- Putain attend que je me remette et tu vas entendre parler du pays !
- Tu vois ! Même à moitié crevée elle râle !
J'ai bien cru voir Jean se pencher sur moi et me caresser la tête, mais je ne jurerais pas que ce ne fut pas qu'une hallucination provoquée par la fièvre. Je me sentis partir, je savais que pendant les heures à venir j'allais être sur "off" et je m'en remettais entièrement aux mains de ces deux hommes.
Combien d'heures avais-je passé à sortir quelques minutes de mon état comateux pour replonger dans le trou noir, je ne le savais pas. La seule chose dont je me suis souvenu est d'avoir entendu Steph rassurer Jean. Malgré ce qu'il lui disait je compris illico que cette fois-ci, c'était un très méchant palu que je faisais. Nous avions tous pris l'habitude de gérer ces crises plus ou moins fortes, mais la fatigue et le stress des jours précédents ne m'aidaient pas en m'en sortir aussi facilement que les fois d'avant. Pourtant les prises de cachets commençaient à faire effet. J'en pris conscience quand un dialogue entre mes deux loustics me parvint d'une façon nette et précise.
- C'est long trop long cette fois, elle aurait du refaire surface depuis hier, y a quelque chose qui cloche ! On est mal là, je te préviens Jean, on va au casse-pipe direct !
- Non pas ça, tu déconnes, tu m'as dit que tout était normal, que ça se passait toujours comme ça et que moi aussi j'en aurai un jour ou l'autre. Alors pourquoi tu dis qu'elle est si mal que ça ?
- Parce que je sais que des crises de palu elle en a déjà faites quelques unes, mais tu vois cette fois-ci elle ne remonte pas assez vite. Il faut envisager de la mettre dans le canoë et de la ramener à Maripa au plus vite ! Putain ! Même pas sûr qu'on ait le temps !
- On y va ! Tout de suite ! Je ne veux pas qu'elle crève comme ça dans la forêt. Bouge-toi ! On remballe tout ! Non, on laisse tout ! On prend juste à bouffer ! Non ! Laisse tomber ! On va pas bouffer, on n'aura pas le temps ! On l'embarque, juste elle, et on repart tout de suite ...
Etant donné l'affolement de Jean qui ne savait même plus ce qu'il devait mettre en priorité à l'embarquement et que Steph commençait lui aussi à baliser, je trouvai inhumain de ne pas les rassurer sur mon état. Me privant du bonheur de les entendre avoir peur de me perdre, preuve de l'attachement qu'ils me portaient, je tentai de les rassurer à ma façon, pas vraiment style la belle au bois dormant, plutôt réveil de la râleuse !
- ALORS LES DOUDOUS ! Ne rêvez pas ! Je ne suis pas encore bonne pour l'au-delà ! C'est bon, les doudous, me revoilà, et franchement ça fait du bien de revoir vos tronches.

Mon intervention les fit sauter en l'air et se retourner complètement ahuris de m'avoir entendue parler aussi fort pour une mourante.
- PUTAIN ! Mais tu nous les feras toutes ! J'ai cru que tu allais passer l'arme à gauche ! T'étais à moitié crevée et là tu recommences à râler ! Tu m'as foutu une de ces trouilles ! Et surtout ne nous dit pas merci de t'avoir soignée, hein, ça te vient pas à l'esprit une seconde qu'on se soit fait du mouron pour toi ? Tu vois, je vais te dire ....
- Rien ! Tu ne vas rien me dire, Steph ! Parce que moi je vous adore tous les deux et que je sais que sans vous je serais en train de flirter avec le diable. Alors arrête de gueuler et aide moi à sortir de ce hamac. Il va falloir le faire brûler tellement j'ai transpiré dedans ... Il pue la mort !
Jean, les yeux écarquillés, voulut se précipiter pour me prendre dans ses bras.
- STOP ! Toi tu restes au moins à 100 mètres de moi ,OK ? Parce que là, à part si tu veux lécher les babines d'un putois, tu dois attendre que je passe par le fleuve d'abord ! Et toi Steph, tant pis pour toi, tu me traînes jusqu'à la flotte, c'est le privilège des amis, ils se tapent toujours le pire !
- Allons-y, plus vite ce sera fait, mieux ça sera. Tu vois, mon pote, celle-là même la mort n'en veut pas ! T'as une idée de ce que tu vas endurer ?
- LAISSE STEPH ! C'est moi qui la porte et toi tu ne dis rien ! Je m'en fous que tu sois un petit putois ! Viens, accroche-toi à moi. On va au fleuve ensemble.
Et c'est soutenue par Jean que je renouai avec la vie dans ce fleuve qui allait me redonner mes forces et le sentiment que je pouvais encore me battre, avancer encore et profiter toujours de ce qu'il avait de meilleur à m'offrir.
Il me prit dans ses bras, m'enveloppant de toute sa tendresse. Cette fois-ci nous ne fîmes pas l'amour. Nous avions dépassé le plaisir charnel en comprenant l'un et l'autre que les sentiments prenaient le dessus sur le désir, ce qui, tout en m'apportant un immense réconfort, m'interpellait quand même. Je ne devais pas oublier qu'il n'était pas l'homme dans les bras duquel j'allais pouvoir rester. Il n'était pas ce rivage sur lequel je pourrais me reposer, et après ? Comment la séparation allait-elle se passer ? Autant de questions auxquelles je ne voulais pas apporter de réponses dans l'immédiat, je voulais juste écouter les mots d'amour qu'il me disait en me serrant contre lui, l'entendre me parler de sa peur de me perdre, trop besoin de ces mots-là ! Du courage il m'en faudrait plus tard, pour lui et pour moi. Mais à cet instant je fûs lâche, j'étais trop bien contre lui dans sa chaleur, dans son sourire et son regard. Parce que malgré mes lèvres craquelées par la fièvre, un corps davantage amaigri, des cheveux ternes, un teint pâle, des yeux cernés, ces yeux qu'il aimait tant, cet homme posait encore un regard d'amour sur moi. Viendrait le temps plus tard, bien plus tard, des sages décisions et de la raison. Pour le moment, je me laissais aller au plaisir d'être aimée.

# Posté le jeudi 24 avril 2008 16:13

Modifié le lundi 05 mai 2008 14:26

LA FEMME FLEUVE 36

LA FEMME FLEUVE 36
[size=14pxLe lendemain j'étais encore beaucoup trop faible pour que l'on puisse continuer. Pourtant le retard pris commençait à être considérable et je lançais par la pensée un message à Jacques qui, sans nouvelles de nous dans les prochains jours, allait alerter les autorités de Cayenne.

.- Attends, Jacques, attends encore, fais moi confiance je vais y arriver, je sais que je peux y arriver ...
Steph décida de démonter le moteur pour le nettoyer à fond avant de repartir et je le laissai au milieu des pièces détachées et des outils dispersés en espérant qu'il allait réussir à s'y retrouver dans ce foutoir pas possible. Jean était perdu dans ses pensées assis au bord du fleuve. Je me glissai entre ses jambes et appuyai ma tête contre son épaule. Et là, parce que je savais qu'il attendait cette question ...
- T'as un problème ?
- MOI un problème ? Mais bien sûr que non ! Hein ? Pourquoi aurais-je un problème ! Je te le demande un peu ? A part un petit détail qui est que tu veux partir sur Cayenne tout de suite et QUE TU NE TE POSES MEME PAS LA QUESTION de savoir ce que j'en pense.
- Et bien je te la pose? Voila ! Tu veux quoi hein ? Tu veux que je reste avec toi, que l'on se marrie et qu'on ait plein de moufflets, c'est ça que tu veux ? Allez réponds !
- Non ! Tu sais que je veux te garder avec moi à Saul et rien ni personne ne nous en empêche ! Alors dis-moi ...
- Je vais te dire. Tu ne peux pas être mon avenir, ton regard un jour se portera sur une femme plus jeune que moi et tu oublieras jusqu'au goût de ma peau et la couleur de mes yeux, et moi j'aurai beaucoup de mal à m'en remettre, tu comprends ça ?
- NON JE NE COMPRENDS PAS, TU ME MENS, c'est toi qui veux me quitter, c'est toi qui veux te casser et moi je ne veux pas, rien qu'à l'idée que tu puisses aimer un autre homme .... Je ne veux même pas y penser, je ferai ce que tu veux, on repartira s'installer sur ton fleuve ou sur le Maroni, même, si tu veux je viens, avec toi à Cayenne ...
- NON SURTOUT PAS CA ! Tu resteras ici et je continuerai ma route. Ce n'est pas cesser de t'aimer que de te quitter, c'est juste que MOI je sais que nos routes vont se séparer. La tienne est de vivre en forêt, tu as encore beaucoup de choses à apprendre, tu n'es pas encore reconstruit, tu n'es pas prêt à vivre autrement pour le moment tu as un temps à faire dans ce contexte pour pouvoir, après, savoir ce qui te protègera dans la vie et qui te donnera le recul nécessaire pour éviter de souffrir ...
Je sentis la colère qui prenait le dessus en lui. Il voulut s'écarter de moi mais je saisis ses mains, l'obligeant à rester et ne pas aller se réfugier dans la forêt. Le sujet de notre séparation était là : pas question de se défiler, il fallait aller jusqu'au bout, aussi douloureux que ce fût.
- Attends, calme-toi, et écoute ; nous deux, c'est superbe, passionnel. Qu'est-ce que tu crois ? Que je ne suis pas comblée d'être aimée par toi, que je ne sais pas apprécier tout cet amour, tous tes mots, toute cette attention que tu as pour moi ? Je ne suis plus habituée depuis longtemps à ce genre de relation et justement c'est dangereux pour moi je ...
- Tais-toi ! Je ne veux plus rien écouter ! Tu ne dis que des conneries ! Je ne veux pas que tu me quittes, c'est tout, ce n'est pas plus compliqué que ça. C'est toi et moi dans la forêt ...

J'étais anéantie. Il était sourd à mes paroles, cet homme que j'avais rencontré, en colère après la vie, distant, froid, arrogant, méprisant avec sa haine des femmes ! Mais comment avais-je pu me planter autant. J'aurais mis ma main au feu qu'une relation de courte durée, sans prise de tête, allait lui convenir et je me retrouvais avec un homme passionnément amoureux et qui, en plus, me bouleversait avec ça réaction si imprévisible. Je cédai, je capitulai, et me dis que du temps j'allais lui en accorder. Plutôt me mettre en souffrance plus tard que lui faire du mal aujourd'hui.
- C'est bon, arrête de me regarder avec ces yeux de chien battu. Je resterai avec toi quelques temps à Saul, ok ?
- NON, C'EST POUR TOUJOURS QUE TU RESTERAS !
Steph qui avait entendu notre conversation ne put s'empêcher d'intervenir.
- Bon ! Les mariés de l'an deux ! Au lieu de vous prendre la tête, si vous alliez faire l'amour dans la forêt, ça me ferait des vacances et JE POURRAIS ME CONCENTRER SUR CE PUTAIN DE BON DIEU DE MOTEUR ! Vu que moi je n'ai que ça pour m'occuper ... Et puis, Jean, tu la perdras un jour, que tu le veuilles ou non !
- ELLE RESTERA ! TU ENTENDS ? Elle restera ....
La réponse, Jean ne l'entendit pas, contrairement à moi. Steph se la murmurait à lui-même.
- Mais bien sûr que si, pauvre con ! Elle te quittera, cette gonzesse, elle connait trop bien les hommes, elle a l'instinct de survie celle-là ....
Jean ne me laissa pas le choix des armes. Il s'imposa beaucoup plus violement que d'habitude, c'était avec une force et une frénésie désespérée qu'il me soumit à ses désirs, la passion l'emportait sur tout. Nos corps enlacés se complétaient si bien. Cette harmonie dans les gestes à cet instant précis était encore plus intense, il était l'homme dans toute sa puissance de mâle, qui faisait sienne la femme qu'il avait choisie d'aimer et si je n'avais pas vu couler des larmes sur son visage j'aurais pu penser qu'il croyait être le dominant qui avait gagné le droit de me garder. Mais il n'en était rien, il avait compris. Seulement il refusait l'évidence de cette séparation, et devant tant de douleur, je me fis la promesse de donner aux jours comptés de notre amour le goût de l'éternité.

# Posté le jeudi 24 avril 2008 16:22

Modifié le samedi 14 juin 2008 17:12