- NON MAIS T'ES MALADE ! Tu viens de me bousiller les pieds ! Ca commence bien ! Je sens que ça va être un grand moment de solitude cette fois, moi avec les pieds explosés et toi en grande forme pour faire des conneries !
- Si tu avais mis des bottes aussi ! Depuis le temps que je te le dis.
- C'est ça, maintenant c'est de ma faute ! Je ne mettrai jamais de bottes pour aller en forêt ! Tu le sais ! Alors ? On y va ? Et arrête de te fendre la gueule parce que il se pourrait bien que je sois très maladroite ... Un accident de chasse, ça te dirait ? Tu vois, juste du petit plomb en dessous de la ceinture, histoire que tu comprennes ! Non ? Bon, alors on embarque.
- Arrêtes tes conneries, on charge les flingues avec du gros, pas de la semoule, alors t'évites de me pointer, ok ?
-T'as la trouille ? Et t'as bien raison ....
Je savais que les quelques jours à venir seraient imprégnés de ce mélange fait de coups de gueule, de tendresse et de rires, mais je savais également qu'il allait faire remonter les souvenirs qui le rongeaient et lui faisaient perdre pied, au point de le mettre en danger. Et il me faudrait encore une fois essayer de l'empêcher d'aller au-delà du point de non retour. J'eus une pensée pour Jean, en me disant que je voulais le revoir et qu'il m'emmène loin, très loin, avec lui, mais le regard inquiet de TAO me ramena à la réalité des choses ...
- Doudou, tu as à dit a Kuya qu'on partait quelques jours ? T'as pas oublié au moins ?
C'est lui qui garde le camp ...
- C'est bon, je l'ai vu ce matin. Il n'y a pas de problème. Au fait, il faut lui ramener une Amazone d'Elae. Je n'ai pas bien compris ...Je crois que l'un de ses amis lui en a apprivoisé une.
- Et merde ! Il faut rentrer avec un piaf ! Tu t'en occuperas, moi je ne veux pas savoir.
- Bon, cette fois tu embarques ou il faut que je prenne les manettes pour décoller ?
- NON,! C'est bon, grimpe, je conduis, c'est plus sûr !
Nous prîmes enfin le départ. Après avoir rejoint le Maroni je profitais du spectacle que m'offait la remontée de ce fleuve bien plus large que l'Inini, avec des sauts plus faciles à passer et des berges de sable sur lesquelles j'aurais bien aimé accoster.
J'éprouvais toujours le même plaisir sur l'eau, toujours en harmonie avec moi-même. J'aurais aimé que cela continue encore et que l'on ne s'arrête jamais de glisser entre les rochers. Je me savais liée à ces fleuves que j'avais parcourus bien plus encore que la forêt.
Quelques heures plus tard il accosta sur la rive opposée du village indien. Il savait que nous allions trouver un carbet de passage pour la nuit. Nous déchargeâmes le matos et nous installâmes les hamacs avant la tombée de la nuit.
- Ti punch, doudou ?
- Ne me dis pas que t'as pas pris le whisky ? T'as pas fait ça ?
- Mais non ! Je l'ai, ta biture. Allez ! On fête ça et on boit un coup !
- On fête quoi ? C'est ta fête ? Parce que moi, avec toi, c'est tous les jours ma fête, tu sais ? Celle des connes !
- Non, on boit à nous deux !
- Arrête TAO ! Tu ne remets pas le couvert, compris ? Ne commence pas un mauvais plan sinon je traverse le fleuve à la nage et je vais à Elaé. Fais gaffe !
C'était reparti, j'allais avoir droit à une nuit d'insomnie, de conversations, de tensions et de nouveau j'allais marcher sur le fil du rasoir ....
Je le regardais préparer le feu, tout en sirotant un whisky que je savais être le seul pour ce soir. Pas question de me mettre sur off, j'allais avoir besoin de toutes mes facultés, si du moins il m'en restait encore un peu, pour éviter la dérive. Mais j'étais bien obligée de reconnaître, tout en massant le dessus de mes pieds douloureux, que, malgré tout ce qu'il m'avait fait, j'avais pour ce type des sentiments. Et puis, sa mère, mon amie, qui avait déjà tellement ramassé par la vie, je ne voulais pas lui annoncer que je n'avais pas su protéger son fils contre lui-même. Sans parler de sa femme et de son fils à lui qui vivaient en métropole et qui comptaient sur moi pour veiller sur leur mari et père. Bon dieu ! Je m'étais collée dans un sacré bordel ! Je rêvais de voir Jean surgir de la forêt pour m'embarquer sur le champ !
Ce que je ne savais pas alors à cet instant précis, c'était que ce moment-là arriverait bien plus vite que je ne l'espérais ...
La nuit était tombée. TAO avait arrosé le repas plus que copieusement, j'entretenais la conversation de tout et de rien, évitant soigneusement les sujets sensibles, Xavier et Jean. Un instant je crus que l'orage s'était écarté. Pourtant, lorsqu' à la lumière rougeoyante du feu je vis dans ses yeux la lueur froide du souvenir qui remontait, je compris.
- Tao, t'es gentil, t'arrêtes de jouer avec le couteau de chasse, ça m'énerve.
- Hum, je le sais.
- Bon ! J'ai pigé ! C'est parti, hein ? On y va direct encore une fois, tu veux parler, tu veux me péter la tête en me foutant la trouille ? Tu vas encore me faire ta crise, c'est ça ? Et bien vas y ! Alors, connard, plonge dans tes souvenirs, allez ! Qu'est-ce que tu attends ? T'as la trouille ? Mais non, tu as envie de le revivre ce putain de souvenir ! Tu veux t'y vautrer dedans et recommencer à souffrir. Alors continue, vas-y !!!! Tu veux que je commence à t'en parler ? Tu veux que moi je te les fasse revivre ces heures-là ? C'est ça ? Pas de problème ! Je vais te les foutre en pleine gueule ces moments de démence ou tu as fait basculer ta vie en enfer. T'inquiète, je ne vais pas oublier un seul détail, je la connais trop bien l'histoire, tu me l'as déjà tellement racontée mon grand ! Alors, t'es prêt ? Parce que là, tu vois, je n'ai pas, mais alors pas du tout envie de me la jouer mère Theresa ! Tu as décidé de te pourrir ta vie ... C'est ton problème, tu ne veux pas t'accorder le pardon, ça aussi c'est ton problème ! Mais moi je n'irai pas dans ton sens. Tu as intérêt à lui tordre le coup une bonne fois pour toute à ce passé, parce que tu me gonfles avec ! Et ne t'avise pas de me menacer cette fois, ok ?
Je savais que j'allais provoquer la mauvaise réaction, mais j'étais à bout d'arguments apaisants et préférais lui rentrer dedans au risque de lui faire péter les plombs méchamment ...
Il se dressa et avança sur moi, sa main tenant le couteau en avant. Dans son regard je lus la folie meurtrière. Je ne le lâchai pas des yeux tout en me levant et j'attendis en me demandant quel genre de douleur on pouvait bien ressentir quand on se faisait planter. Soudain, à moins d'un mètre de moi, il s'écroula à genoux en pleurant. Envahie par une grande vague de tendresse devant ce désespoir, je le pris dans mes bras et me mis à le bercer comme je l'aurais fait avec un de mes enfants. Nous avons passé toute la nuit ainsi, par terre. Je l'écoutai s'endormir. Le regard tourné vers les étoiles du ciel amazonien je pensais à sa mère, à sa femme et à son fils ! Un peu de répit, un peu de temps gagné pour lui et pour eux ! Je m'endormis en pensant que demain serait un autre jour.
Nous avions toujours du mal pour reprendre nos marques après ce genre d'affrontement, mais le soleil du matin, un plongeon dans le fleuve, et la vie reprenait son cours, quelques instants en évitant que nos regards se croisent et puis sa main qui frôlait la mienne en m'allumant ma cigarette, un sourire échangé et de nouveau la paix entre nous.
- Prête doudou, on va chasser ?
- Oui prête, mais je ne prends pas mon fusil
- Pas question, tu le prends, pas de forêt sans fusil ni sabre, tu le sais bien.
- Oh, c'est bon mais je ne m'-en sers pas, alors je te demande un peu ! Se le trimbaler pourquoi ?
- On ne sait jamais, allez viens !
Nous nous engageâmes dans le layon. Juste derrière lui, je le suivais perdue dans mes pensées. Je n''avais pas la tête à tuer la moindre proie, d'ailleurs il y avait belle lurette que je n'avais pas tiré un seul coup de feu, préférant la quête du gibier plutôt que de le tuer. Et puis les indiens assuraient ainsi que TAO au mieux pour nous nourrir, alors je me contentais de profiter de la magie de la forêt, mes pieds posés à même l'humus de la terre faisait remonter dans tout mon corps la force vitale de la nature, chaque parcelle de ma peau était caressée par la moiteur chaude de l'air, c'était toujours le même plaisir que je ressentais.
Combien de temps avons-nous marché, impossible de le dire, cela aurait pu être des heures je ne m'en étais pas souciée, je lui faisais entièrement confiance à ce type ,capable de me menacer mais aussi de me protéger. C'est en pensant à lui que je relevai la tête et que je le vis piler net. Au frémissement qui parcourait sa nuque je compris, la tension de son corps et son immobilité figée me confirmant qu'il était face à un danger que je ne voyais pas. Je me rapprochai doucement de lui restant bien à l'abri de son corps pour rester le moins visible possible.
- TAO, problème?
-Grage devant
-Prés de toi ?
-Très près, à toi doudou.
- Ne bouge pas.
J'avais compris qu'il voulait que je flingue le Grage carreau. Je savais aussi que je n'avais pas droit à l'erreur, ce crotale étant l'un des plus agressifs serpents de la forêt. On avait empiété sur son territoire et si je le loupais lui ne nous louperait pas. Le Grage ne fuit pas, il attaque. Alors là ce n'est plus une femme ou un homme qui réagit, c'est juste l'instinct primitif qui nous fait avoir les gestes qu'il faut, pour ne pas crever à des heures de marche et de pirogue du dispensaire
Je fermai doucement le fusil. Surtout ne pas réfléchir, se dire que le corps va réagir, qu'il va déclencher tous mes sens. En quelques secondes et dans le même mouvement, je me suis mise a côté de Tao, j'ai épaulé, mon regard a vu le serpent avant mon cerveau, mon doigt a appuyé sur la détente sans que je lui ordonne de le faire et je l'explosai au moment ou il se dressait pour attaquer. Tout était allé très vite et ils nous fallut encore quelques secondes pour que l'on comprennent que le Grage avait été transformé en bouillie et quelques secondes de plus pour que nos corps puissent se relâcher, et évacuer la tension et la peur ... Et bien sur TAO se crut obligé de me prendre dans ses bras pour me féliciter.
-Tu n'as pas perdu la main, doudou, putain, tu lui a explosé la tronche, hein ?
- Oui, OK ! Mais tu me lâches là parce que tu m'étouffes et tu as ta botte sur MON PIED !!!!
- Et oui tu vois s'il t'attaque t'es morte pieds nus, et voilà pourquoi je te dis de mettre des bottes bon dieu, imagine que c'est toi qui sois devant !
- Je ne suis jamais devant quand on chasse, tu le sais bien, alors baisse d'un ton et puis on rentre! Pas bon aujourd'hui pour chasser, j'ai du tout faire fuir avec le coup de fusil, demi-tour ok ?
De retour au carbet, vu l'état de mon pied, nous primes la décision de rentrer de nuit pour chasser le caïman et surtout pour que Kuya puisse s'occuper de me soigner rapidement le dit-pied qui avait pris une couleur noire de mauvais augure ; et c'est alors que nous nous prélassions dans les hamacs que le Maipouri sortit tranquillement de la forêt à quelques mètres de nous, certainement pour aller boire au fleuve. Il n'en eut jamais le temps, TAO l'aligna et le tua net. Le problème résidait dans le fait qu'à deux il nous était impossible de le mettre dans la pirogue, trop lourd ! Tao décida d'aller chercher des indiens à Elae pour l'aider. Je ne le suivis pas et restai à l'attendre au bord du fleuve en lui rappelant qu'il devait récupérer l'amazone pour Kuya. Il revint sans le perroquet mais avec deux jeunes indiens qui l'aidèrent pour faire basculer le maipouri dans la pirogue non sans avoir été allégé d'un cuissot donné aux hommes qui nous avaient aidés. La réserve de viande étant assurée, on laissa tomber la chasse de nuit et après avoir démonté le matériel on reprit le chemin du retour. Inondés par la couleur rougeoyante du coucher du soleil, j'étais sûre que nous allions faire pas mal d'heures de pirogue de nuit et ce n'était que du bonheur pour moi qui aimait tant parcourir le fleuve à la lueur de la lune.




