LA FEMME FLEUVE 27

LA FEMME FLEUVE 27
Alors que je me baignais, j'entendis un bruit de moteur qui venait du ciel. Je levai les yeux et ne vis que le soleil. Soudain une ombre immense s'interposa et je vis un engin blanc et rouge tournoyer au-dessus du fleuve perdant petit à petit de l'altitude. Je n'en croyais pas mes yeux ... Le pilote amerrit tout en douceur à quelques mètres de moi et amena son engin à l'embarcadère !!!
Je compris qu'il s'agissait de l'ami de Claude qui l'accueillit par de grandes embrassades. Elle paraissait heureuse de le retrouver. Je me décidai à les rejoindre. Arrivée auprès de Claude celle ci me prit par les épaules et me présenta :
- Voila Alain ! C'est elle !
- Alors, la femme du fleuve, c'est toi, me dit-il en me dévisageant.
- Oui, c'est moi
Echange ô combien important... si ce ne fut la révélation d'un trouble émotionnel imprévu, ni par lui, ni par moi ...
Cet homme dégageait un charme incroyable, mélange de force et de douceur. Du même âge que moi, des yeux gris acier dont j'avais vraiment du mal à me détacher... Je me sentis désarmée et en colère contre moi-même, refusant cette intrusion sentimentale qui risquait de remettre en question mon départ imminent.
Non et non ! Pas de plan love maintenant !
- Alors ? Je t'emmène faire un tour ? On a juste le temps avant la tombée de la nuit.
Claude qui avait tout imprimé et qui me connaissait si bien me souriait et me dit :
- Vas-y, fais lui confiance, c'est le meilleur pilote que je connaisse et c'est aussi le meilleur des hommes celui là !
- Je crois que je ne vais pas avoir le courage de grimper dans ce truc !
- Tu rigoles ? Claude m'a raconté ce que tu avais vécu tous ces derniers mois ... Ce que je te propose ce n'est que du plaisir ...
Et voilà ! Tout venait de commencer dans notre relation, un échange plein de sous-entendu.
- D'accord ! On y va. Mais pour le plaisir, c'est pas gagné ! Je le reconnais, j'ai la trouille !
- Tu vas voir, tu en redemanderas, me prédit Alain.
- C'est de l'humour ou une promesse ?
- Plutôt une promesse.
Une fois assise, casque sur la tête et micro devant la bouche, je compris que le jeu des prémices venait de commencer.
- Prête ?
- Je n'ai plus peur. A toi de jouer.
- Alors en route pour le septième ciel !
Après avoir pris un maximum de vitesse dans un minimum de distance on décolla. J'avais les mains crispées sur mes cuisses. Pour une fois je ne la ramenais pas, complètement subjuguée par le spectacle qui s'offrait à mes yeux. Alain desserra mes doigts et me prit la main.
- Ca va ?
- C'est magique, la forêt, mon fleuve, vus du ciel et pourtant si près.
L'émotion était violente forte et amena quelques larmes sur mes joues.
Il les vit, du revers de sa main les essuya, et caressa ma cuisse, heureux de me voir éblouie par ce spectacle qu'il m'offrait.
Il pilota aussi longtemps que la lumière put nous le permettre et fit un amerrissage plus qu'en douceur. Claude nous attendait sur le dégradé et éclata de rire devant mon regard émerveillé.
- Je te l'avais bien dit, c'est le meilleur !
Elle-même pilote, elle connaissait bien la magie de ce que je venais de vivre. Même l'attirance spontanée que j'avais pour cet homme, elle l'avait perçue. Je devais à tout prix partir, sinon, en continuant ainsi, j'allais renoncer à ce qui était ma priorité du moment, c'est à dire moi, dans l'isolement de la solitude pour pouvoir me retrouver.
Le soir même, après avoir passé la soirée en sa compagnie et avoir chassé de mon esprit toutes les émotions qu'il me procurait, je décidai de partir dès le lendemain matin. C'était comme une fuite.
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# Posté le jeudi 24 avril 2008 05:13

Modifié le lundi 05 mai 2008 13:10

LA FEMME FLEUVE 28

LA FEMME FLEUVE 28
J'étais installée dans ma nouvelle vie et depuis quelques semaines je jouissais de la solitude et de la paix, allant à l'essentiel, nager, rêver, dormir, écouter de la musique et manger... La cohabitation avec les Bonis et les Indiens se faisait sans problème, si ce n'est que pour les indiens une femme seule ne peut pas survivre. La conséquence de cette croyance avait pour effet la visite très matinale des enfants du village qui vérifiaient que chaque matin je me réveillais ! leurs petits doigts parcourant mon visage étaient le plus doux réveil que je pouvais espérer. Ensuite ils couraient en riant raconter à Tedamali que j'avais grogné comme le jaguar pour leur faire peur ...

Et puis un jour je rencontrai ALIKE. Un jeune adolescent, frère de KUYA et qui se prit d'une grande affection pour moi. Il me posait mille questions sur ma vie d'avant, mes maris, mes enfants... Il voulait tout savoir et au fil du temps son affection grandissant, il décida que je serais sa mère blanche. Sachant que je ne lui ferais pas courir le risque de l'étouffer sous couvert d'un amour maternel castrateur, j'acceptai.

Aliké passait tout son temps avec moi. Tous deux assis par terre, nous pouvions passer des heures à regarder le fleuve sans un mot, perdus dans nos pensées, et une tendre complicité s'installait entre nous. Il avait cependant tendance à se montrer protecteur.

Un jour je le sentis préoccupé.

- Qu'est-ce qu'il t'arrive Aliké ? Tu as un problème ?
- C'est le maraké !
- Tu vas faire la fête et tu n'es pas content ?
- Non, c'est MON maraké.

Je compris que cette cérémonie initiatique qui permet de passer de l'adolescence à l'état d'adulte était trés importante pour lui. Des épreuves physiques l'attendaient et la résistance morale dont il allait devoir faire preuve pendant le jeûne n'etait pas aussi facile à vivre que ça.

- Mère, tu veux le faire avec moi ?
- Aliké ! Tu te rends compte de ce que tu me demandes ? Je ne suis pas indienne et ce rituel est réservé aux adolescents et aux adolescentes, tu le sais bien !
- Tu as peur ,
- Non ce n'est pas ça Alike, même si je ne veux pas me retrouver avec la tête rasée ! C'est autre chose qui m'empêche de te dire oui.
- Mais on n'est pas obligé de te couper tous les cheveux ...et puis ça revient sur la tête !
- Bien sûr que les cheveux repoussent, mais je n'en serais toujours pas une indienne pour autant, même si je fais un marake.
- Mais tu marches pieds nus dans la forêt comme nous !

Comment lui expliquer que le respect des traditions de son peuple m'empêchait de simuler un Marake qui ne pouvait pas avoir pour moi la même signification que pour lui ; il était et resterait mon fils indien mais j'étais et je demeurerais sa mère blanche. Nos liens affectifs étaient nés dans nos différences de culture et devaient persister au-delà de la facilité de lui céder. Il n'était pas question pour moi de bafouer cette tradition culturelle en acceptant.

- Non, Alike, je ne ferai pas le marake mais je t'accompagnerai si Tedamali est d'accord, et ta famille également. On n'en parle plus, d'accord ?
- Bon d'accord !

Je fus sauvée par l'arrivée d'Alain et de son ULM détournant ainsi l'attention d'Aliké qui me suivit au bord du fleuve pour l'accueillir. Il resta cependant en retrait, assistant à nos retrouvailles, nous observant pendant que nous nous parlions. Alors qu'Alain allait repartir sur 3S pour passer la nuit et que je lui disais au revoir, Aliké s'approcha de lui et lui dit :

- C'est toi qui vas être mon père ?

Alain me regarda et puis répondit :

- Non, ta mère et moi c'est pas possible, elle m'échappe tout le temps !
- Ma mère, il ne faut pas l'attacher comme le caïman quand tu l'as pêché !

Bon ! Tout était dit. Dès que le bel oiseau eut disparu de mon regard, Alike me ramena sur terre.

- Tu pleures, mère !
- Mais non, pas du tout, tu les vois où les larmes ?
- Si ! Tu pleures dans ta tête.

Il avait raison. Je pleurais des larmes de tristesse provoquées par la conviction que je venais de voir s'éloigner la possibilité d'un après avec cet homme là ...
C'etait ma propre volonté de vouloir aller encore plus loin seule qui m'empechait de vouloir un avenir avec lui mais le doute de ne pas avoir fait le bon choix ,allait durer longtemps dans mon esprit ...........
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# Posté le jeudi 24 avril 2008 05:17

LA FEMME FLEUVE 29

LA FEMME FLEUVE 29
Les semaines de solitude s'écoulaient et me donnaient exactement ce que je cherchais, c'est à dire l'isolement. Je l'avais souhaité, il m'était indispensable pour pouvoir me poser les vrais questions loin de toute agitation et surtout loin de Tao, qui me bouffait la vie avec ses états d'âme, ses crises de jalousie injustifiées et cette façon qu'il avait eue de vouloir s'approprier ma vie. De ma vie, je lui en avais donné beaucoup, je ne l'avais jamais lâché dans les mauvais moments, et, à l'inverse, il avait su aussi me donner des souvenirs de complicité et d'amour, ceux-là mêmes qui lient une s½ur à un frère d'esprit ! Je ne pouvais pas lui donner plus ! L'amour inconditionnel ne se donne qu'à l'homme à qui on peut tout sacrifier, y compris sa liberté ... Et il n'était pas cet homme-là ...

Impossible d'oublier les souffrances avec lui, mais impossible aussi de ne pas se souvenir de ses blagues. Il avait une idée loufoque par jour, pas toujours de bon goût. Ainsi ce matin ou, en arrivant au carbet d'accueil je trouvai en guise de décoration une guirlande de CHAUVE-SOURIS sanguinolentes accrochées au-dessus de la table, et évidemment mon zigomar qui se pointe la gueule fendu d'un sourire pour voir la mienne devant ce spectacle !
- Mais t'es frappa-dingue TAO ! C'est quoi encore cette connerie ?
- HE ! Doudou ! Tu n'es pas contente ? J'ai pensé à toi cette nuit et comme j'avais la carabine dans la piaule j'ai fait des cartons sur les bestioles.
- T'es vraiment barge mon pauvre vieux ! Complètement à la masse ! Si tu crois que je vais me taper le nettoyage de tout ce sang tu rêves ! Vire moi ces foutues bestioles, et tu te magnes pour tout nettoyer !
- Ok ! Putain mais tu n'as pas d'humour !
- De l'humour je n'en ai pas MOI ? Elle est bien bonne celle-là ! Pour te supporter c'est l'humour ou une overdose d'antidépresseurs ! Alors tu la boucles et tu nettoies !
- Au fait, Jacques vient passer la journée. On va se farcir tous les canards, on va se marrer ...

LES CANARDS ! Je les avais oubliés les canards de Tao ! Son élevage ! Sa mère s'était débrouillée pour lui faire parvenir un couple de ces saloperies. La cane avait couvé sous le carbet, et l'autre qui surveillait les naissances comme si c'était ses mômes ! Toute la nichée avait investi la rotonde et je passais mon temps à nettoyer. La colère m'avait submergée à tel point qu'un j'avais pris le fusil de chasse pour les virer moi-même ses FOUTUS CANARDS ! Il avait réussi à les canaliser à la lisière de la forêt, riche idée pour appâter le Jaguar, comme disait Kuya !
- Y a qu'un blanc pour faire ça ! Trop con !
Kuya avait beaucoup amélioré son vocabulaire à force de vivre avec nous ...
Jacques arriva en civil, ravi de passer la journée avec nous. Ensuite, ce fut l'enfer. Même les militaires pendant leurs exercices n'avaient pas fait mieux. Comme je n'avais jamais surveillé les naissances et que je les avais oubliées, j'ai cru halluciner quand j'ai vu le nombre de bestioles qui courraient partout dans le camp !
- TAO, pourquoi tu les as lâchés nom de d...?
- Mais c'est plus rigolo pour les flinguer comme ça ! Hein Jacques ?
- Sûr ! On va s'éclater.
- Mais c'est moi, bande d'abrutis, qui vais vous éclater ! Vous n'allez quand même pas tirer dans tous les azimuts !
J'eus pour toute réponse le bruit de la première déflagration ...et dans ma direction en plus ! Et là, ce fut le festival. Ca n'arrêtait pas, juste le temps de voir la porte du petit carbet voler en éclats... Je pris le parti de retourner à mon carbet en attendant que ces deux loufoques finissent leur génocide sur les canards.
Le calme revenu je les retrouvai en train de picoler et se marrer .
- Alors maintenant qu'est-ce qu'on fait des cadavres ?
- On les bouffe !
- Alors les mecs vous savez ce qui vous reste à faire ? LES PLUMER !
- Heu... Tu nous aides?
- T'as qu'à croire ! NON MAIS TU CROIS QU'IL Y A ECRIT CONCHITA sur mon front peut-être ? Vos conneries, vous vous les assumez jusqu'au bout !
Mécontents et ronchonnant, ils entreprirent de récupérer tous les canards dispersés et partirent s'installer au bord du fleuve pour plumer leurs victimes. En deux temps trois mouvements le fleuve fut recouvert de blanc et telle l'écume sur la mer les plumes emportées par le courant témoignèrent jusqu'à l'embouchure de l'Inini de l'étendue du carnage ... Et quand la pirogue qui remontait sur Dorlain passa devant mon rocher je me marrai de voir les yeux écarquillés des brésiliens qui venaient de naviguer au milieu de toutes ces plumes ...
On avait déjà la réputation d'être des fous ... Désormais nous étions des fous sanguinaires
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# Posté le jeudi 24 avril 2008 05:23

Modifié le lundi 05 mai 2008 13:28

LA FEMME FLEUVE 30

LA FEMME FLEUVE 30
Un matin, Tao accosta devant mon carbet et me demanda de venir l'aider pour recevoir un groupe de touristes. J'acceptai. Il me dit :
- Bon, tu fais ton paquetage et tu sautes dans la pirogue à mon retour de Maripa avec les joyeux lurons, et t'as pas intérêt à me faire poireauter doudou !
Presque contente de l'entendre gueuler depuis que je passais le temps dans le silence de mes méditations, ça faisait du bien !
Je retrouvai tout de suite mes repères à peine mon pied posé sur le dégradé de 3 S et je surpris dans le regard de Tao, qui glissait sur le dos de l'une des deux femmes touristes, une complicité que nous avions souvent quand la chasse à la gazelle était ouverte. Il avait cependant omis de me dire que deux de ses amis de Saul étaient déjà là. Je tombai donc nez à nez avec Stéphan et Jean, aussi dissemblables que le jour et la nuit. Le premier, de taille moyenne, en imposait par un regard clair et lumineux, une longue chevelure blonde et bouclée et un sourire bienveillant. Il m'embrassa tout de go, heureux de me rencontrer.
Quant à l'autre, le beau brun ténébreux avec son regard noir et glacial, les mâchoires soudées par la haine, le regard qu'il porta sur moi ne m'engagea pas à vouloir faire plus ample connaissance. Je me détournai de lui en pensant que le mec devait avoir un sacré contentieux avec les nanas. Mais j'avais autre chose à faire que de dérider le petit et partis m'occuper des clients.
Tao plantait la première banderille, dans une approche que lui seul trouvait intelligente, mais finalement efficace puisque la donzelle affichait un sourire niais et papillonnait des cils. Tout cela me rassura. Il était tranquille le môme, occupé à jouer avec son nouveau hochet. Moi, je n'avais plus qu'à bosser !
Les jours s'écoulèrent au rythme des promenades, des repas et des soirées au cours desquelles la musique traditionnelle guyanaise retentissait toute la nuit. Tao avait fait du ZOUK l'arme fatale pour porter l'estocade, et à bien y regarder, je sus très rapidement qu'il avait consommé la belle et en redemandait ... J'ignorais Jean mais me liait d'amitié avec Stéphan, toujours prêt à aider. J'aimais son sens de l'humour.
Pourtant, une après-midi, alors que je me prélassais sur mon rocher, à ma grande surprise Jean me rejoignit et s'installa à mes cotés fixant mon ventre, ou plutôt la cicatrice qui le balafrait de haut en bas. Contrairement à ce que je pensais, il parlait ... le bougre !
- Ca te gêne pas de la montrer ta cicatrice ?
- Non, pourquoi ? Ca te gêne de la regarder ?
- Non
- Elle fait partie de moi à un moment de ma vie, c'est comme ça.
- Césarienne ?
- Même pas. Beaucoup plus con. Erreur de diagnostic.
A ce train-là, je me suis dit que la conversation allait se terminer en morse.
Il fit glisser doucement sa main sur mon ventre, planta son regard dans le mien, juste le temps pour moi d'y percevoir une petite lueur humaine avant qu'il ne plonge dans le fleuve et s'éloigne rapidement.
Un peu bouleversée par ce geste inattendu et plein de tendresse, je me surpris à espérer qu'il revienne.
Plus tard dans la soirée, alors qu'il n'avait jamais participé, se tenant toujours en retrait en se contentant de nous observer, il m'arracha brutalement des bras d'un touriste à qui j'essayais désespérément de faire comprendre les subtilités du zouk, et me plaqua fermement contre lui. Je fus émerveillée de me rendre compte que lui, les subtilités, il les connaissait, et le trouble qui envahit mon corps fut très révélateur.
Au milieu de la nuit il me rejoignit dans le fleuve et je sus que son désir était plus que charnel. Il voulait faire la paix avec les femmes et leur pardonner, mais surtout se donner une nouvelle chance d'y croire encore.
Irrésistiblement attirés l'un vers l'autre, on se rejoignit. Il s'imposa et je me soumis, nous ne fîmes qu'un de nos corps qui se complétaient comme si déjà ils se connaissaient, nos jambes emmêlées, nos bouches soudées, dans un amour violent et désespéré comme si cette première fois allait être la dernière, ses mains parcourant mon corps, sa bouche mettant en sang mes lèvres sous les douces morsures du plaisir, mes mains s'agrippant à ses reins pour le retenir.
Et lui, au regard glacé, qui m'était apparu désabusé, cynique, déjà mort, hurlait son plaisir au milieu de ce fleuve qui nous emportait et auquel nous nous abandonnions.
De ses mains il protégea ma tête, les miennes étreignirent sa nuque, je m'en remettais à lui, je ne lâchais pas son regard qui me disait de ne pas avoir peur, que rien ne pouvait nous arriver, que le fleuve était notre ami et que Molokote veillait sur nous. Alors le courant violent nous a entraînés, guidés. Nous avons glissé, toujours enlacés, entre les rochers qui nous ont caressés, dans les remous qui nous ont épargnés, et l'esprit du fleuve nous a doucement déposés sur la rive, toujours unis ... Cette nuit-là, dans nos rires mélangés, de nos regards échangés était née la passion.
Il avait vingt ans de moins que moi.

# Posté le jeudi 24 avril 2008 05:29

Modifié le lundi 05 mai 2008 13:32

LA FEMME FLEUVE 31

LA FEMME FLEUVE 31
Le lendemain matin ils partirent sur Saul, et, debout sur les rochers, encore sous l'émotion de la dernière étreinte, j'ai regardé la pirogue disparaître dans le premier virage. Le sentiment d'abandon qui m'envahit était nouveau, comme une amertume de ne pas avoir pu aller avec lui au-delà de cette nuit, comme un acte manqué. Surtout cette douleur qui enserrait mon c½ur et le contraignait à lutter pour continuer de battre. Tout cela me faisait peur et pourtant me donnait l'espoir que je le reverrais. Tao s'était rapproché de moi et comprit ce que je ressentais.
- Dis, doudou, t'es pas en train de te faire un mauvais film par hasard ?
- Mais non, c'est bon, je gère ...
- Mon cul, oui ! Tu gères ! Depuis Xavier je ne t'ai plus vu ce regard, fais pas la conne !
- Non, je te dis, TAO ! C'était super mais c'est déjà du passé ! Alors tu me lâches, ok ?
- Je ne te lâcherai pas ! Tu sais, des amants, OUI ! Mais aimer, NON !
- Arrêtes tes conneries, j'en ai marre ! Tu comprends, j'en ai plein le dos de tes crises, de ta jalousie à la con. Je passe mon temps à te soutenir, à être ta complice quand tu veux t'envoyer en l'air avec des nanas de passage, je ne t'ai pas lâché quand tu étais en danger, je me farcis toutes tes blagues à la con, je te dessaoule quand tu te fous à l'équerre, je te console, je te fous des coups de pieds au cul pour te faire réagir, je suis plus qu'une soeur et une mère pour toi ... Mais je ne suis pas TA FEMME ! Tu vas arriver à le comprendre ça, TAO ! Alors si je veux vivre un love normal, tu vois le genre de relation dans lequel les sentiments sont en accord avec le corps, c'est pas toi qui m'en empêcheras, OK TAO ?
- Si tu fais ça, tu dégages d'ici !
- Mais sûr, je riperai !
- En attendant il faut qu'on aille à Maripa chercher le fret.
- Et si tu conduisais la pirogue ma doudou ? C'est une bonne idée non ?
- Non, ce n'est pas une bonne idée. Et pourquoi je n'en suis pas étonnée MOI ? Alors je recommence depuis le début. Ecoute bien : JE NE CONDUIRAISJAMAIS LA PIROGUE ! C'est clair cette fois-ci ? Tu me pompes l'air avec ta nouvelle lubie ! Je hais le bruit du moteur et je veux pouvoir etre TOUJOURS à l'avant de la pirogue ! Mais c'est pas possible ! Si seulement il y avait un charter de gonzesses qui pouvait débarquer, je te jure, je n'en finirais pas de remercier le ciel !
- T'es fâchée ?
- Mais non tout baigne, ça ne se voit pas ?
Encore une fois on avait échappé au clash définitif, mais je le savais en proie à ses démons qui ressurgissaient bien trop souvent. Sa mère savait le calmer et moi également. Pendant longtemps j'avais eu cette possibilité mais je sentais que désormais il m'échappait et que s'il m'arrivait un jour d'avoir à vivre une autre relation bien moins compliquée et tortueuse avec un homme, j'allais directement dans le mur avec lui. Dans les jours à venir la paix serait encore au rendez-vous. Jean était parti et je ne savais même pas si je le reverrais un jour.
A Maripa je retrouvai Jacques. Il fallait que je lui parle, j'en avais besoin. Au premier regard il comprit.
- Bon, TAO, tu vas sur la piste avec le mobile pour récupérer ton fret et moi je l'emmène avec moi : il faut qu'elle recouse un de mes boutons de chemise.
- Ne vous torchez pas au ti-punch sans moi hein !
- On t'attend
- Viens, toi, et raconte.

Son bras entourait affectueusement mes épaules et la pression de ses doigts me rassurèrent. Je lui racontai les dérives de Tao de plus en plus nombreuses et lui expliquai que je me sentais de moins en moins à la hauteur. Il me plaça devant lui, à bout de bras, me regarda longuement et dit :
- Tu ne serais pas amoureuse toi par hasard ? Qui est-ce ?
- Jean.
- Le jeunot fraîchement débarqué ? Sans blague ? C'est lui qui a réussi à te harponner ? j'y crois pas ! Même si je ne suis pas pédé je reconnais qu'il est beau. Mais, merde, tu as vu son regard ? C'est encore un dingue, celui-là ! Tu n'es pas possible ! Tu vas encore t'en prendre plein la gueule ! Mais qu'est ce que je vais bien pouvoir faire de toi !
- Bon ça y est ? T'as fini ton couplet ? D'abord, son regard a changé et il est certainement moins barge que ce que tu crois. Mais ce n'est pas lui le problème, tu le sais bien, c'est TAO.
- Non, le problème c'est TOI ! Mais qui ne sait pas qu'il t'aime ? Tout Maripa croit que tu es sa maitresse, même les militaires en ont parlé avec moi. Tout le monde le croit ! Tu piges ? Le seul qui sache la vérité, c'est moi ! Tu lui as laissé la possibilité d'avoir des gestes, des regards, des paroles que seul un amant doit avoir. Alors à qui veux-tu faire croire que t'as jamais pieuté avec lui ?
- Mais je m'en fous de savoir tout ça. Qu'ils croient tous ce qu'ils veulent ! J'ai la trouille, tu comprends, ça va trop loin et je veux rester libre. Mais je ne veux pas lui faire du mal, c'est tout.
- Trop tard ! Il va "manger bon", si tu te casses ! Tu dois l'accepter, fais ce que tu dois faire et puis je lui ferai prendre la biture du siècle et il t'oubliera après. Allez viens là ...
Il ouvrit ses bras. Je me blottis contre lui et je me ressourçai à sa chaleur, à sa force, à son amitié.
Sur le chemin du retour, après avoir passé l'embouchure de l'Inini, perdue dans mes souvenirs de la nuit passée, je ne réagis pas tout de suite au moteur de la pirogue qui fonctionnait au ralenti. Des coups répétés sur la coque me firent me retourner. Tao me faisait signe de venir jusqu'à lui pour me parler. J'avais la tête ailleurs et je compris trop tard l'entourloupe. Comme je me penchais sur lui pour écouter ce qu'il voulait me dire, d'un geste vif il attrapa ma main et la posa sur la poignet du moteur. Puis il alla s'installer à l'avant sans un mot. A contre-courant, impossible de l'arrêter, il fallait que je la conduise sa foutue pirogue. Mais la rage me prit. C'en était trop. Comme il se retournait en se marrant, je lui offris mon plus beau sourire, celui avec lequel on me donnerait le bon dieu sans confession, je tournai la manette des gaz à fond et je braquai d'un coup, direction la forêt ! La pirogue s'encastra dans les branches basses de la rive. TAO disparut dans le feuillage : il avait eu juste le temps de s'aplatir au fond de la pirogue. Je coupai le moteur et je sus qu'il était indemne aux hurlements de colère que j'entendis sortir des arbres. Je me remis à ma place et attendis qu'il se dépêtre des branches pour l'accueillir avec un doux regard. Pestant comme un enragé, il se débrouilla pour extraire la pirogue après force man½uvre puis nous repartîmes vers 3S ... MOI, à MA PLACE A L'AVANT, et LUI à LA SIENNE. Aucun mot ne fut jamais échangé entre nous sur cet épisode, comme si rien ne s'était passé. Mais à partir de ce jour-là il ne fut plus jamais question que je conduise quoi que ce soit ! J'eus juste le plaisir de voir Jacques se tordre de rire quand je lui racontai la première et la dernière fois ou j'ai piloté une pirogue !

# Posté le jeudi 24 avril 2008 12:04

Modifié le lundi 05 mai 2008 13:36