Le lendemain matin ils partirent sur Saul, et, debout sur les rochers, encore sous l'émotion de la dernière étreinte, j'ai regardé la pirogue disparaître dans le premier virage. Le sentiment d'abandon qui m'envahit était nouveau, comme une amertume de ne pas avoir pu aller avec lui au-delà de cette nuit, comme un acte manqué. Surtout cette douleur qui enserrait mon c½ur et le contraignait à lutter pour continuer de battre. Tout cela me faisait peur et pourtant me donnait l'espoir que je le reverrais. Tao s'était rapproché de moi et comprit ce que je ressentais.
- Dis, doudou, t'es pas en train de te faire un mauvais film par hasard ?
- Mais non, c'est bon, je gère ...
- Mon cul, oui ! Tu gères ! Depuis Xavier je ne t'ai plus vu ce regard, fais pas la conne !
- Non, je te dis, TAO ! C'était super mais c'est déjà du passé ! Alors tu me lâches, ok ?
- Je ne te lâcherai pas ! Tu sais, des amants, OUI ! Mais aimer, NON !
- Arrêtes tes conneries, j'en ai marre ! Tu comprends, j'en ai plein le dos de tes crises, de ta jalousie à la con. Je passe mon temps à te soutenir, à être ta complice quand tu veux t'envoyer en l'air avec des nanas de passage, je ne t'ai pas lâché quand tu étais en danger, je me farcis toutes tes blagues à la con, je te dessaoule quand tu te fous à l'équerre, je te console, je te fous des coups de pieds au cul pour te faire réagir, je suis plus qu'une soeur et une mère pour toi ... Mais je ne suis pas TA FEMME ! Tu vas arriver à le comprendre ça, TAO ! Alors si je veux vivre un love normal, tu vois le genre de relation dans lequel les sentiments sont en accord avec le corps, c'est pas toi qui m'en empêcheras, OK TAO ?
- Si tu fais ça, tu dégages d'ici !
- Mais sûr, je riperai !
- En attendant il faut qu'on aille à Maripa chercher le fret.
- Et si tu conduisais la pirogue ma doudou ? C'est une bonne idée non ?
- Non, ce n'est pas une bonne idée. Et pourquoi je n'en suis pas étonnée MOI ? Alors je recommence depuis le début. Ecoute bien : JE NE CONDUIRAISJAMAIS LA PIROGUE ! C'est clair cette fois-ci ? Tu me pompes l'air avec ta nouvelle lubie ! Je hais le bruit du moteur et je veux pouvoir etre TOUJOURS à l'avant de la pirogue ! Mais c'est pas possible ! Si seulement il y avait un charter de gonzesses qui pouvait débarquer, je te jure, je n'en finirais pas de remercier le ciel !
- T'es fâchée ?
- Mais non tout baigne, ça ne se voit pas ?
Encore une fois on avait échappé au clash définitif, mais je le savais en proie à ses démons qui ressurgissaient bien trop souvent. Sa mère savait le calmer et moi également. Pendant longtemps j'avais eu cette possibilité mais je sentais que désormais il m'échappait et que s'il m'arrivait un jour d'avoir à vivre une autre relation bien moins compliquée et tortueuse avec un homme, j'allais directement dans le mur avec lui. Dans les jours à venir la paix serait encore au rendez-vous. Jean était parti et je ne savais même pas si je le reverrais un jour.
A Maripa je retrouvai Jacques. Il fallait que je lui parle, j'en avais besoin. Au premier regard il comprit.
- Bon, TAO, tu vas sur la piste avec le mobile pour récupérer ton fret et moi je l'emmène avec moi : il faut qu'elle recouse un de mes boutons de chemise.
- Ne vous torchez pas au ti-punch sans moi hein !
- On t'attend
- Viens, toi, et raconte.
Son bras entourait affectueusement mes épaules et la pression de ses doigts me rassurèrent. Je lui racontai les dérives de Tao de plus en plus nombreuses et lui expliquai que je me sentais de moins en moins à la hauteur. Il me plaça devant lui, à bout de bras, me regarda longuement et dit :
- Tu ne serais pas amoureuse toi par hasard ? Qui est-ce ?
- Jean.
- Le jeunot fraîchement débarqué ? Sans blague ? C'est lui qui a réussi à te harponner ? j'y crois pas ! Même si je ne suis pas pédé je reconnais qu'il est beau. Mais, merde, tu as vu son regard ? C'est encore un dingue, celui-là ! Tu n'es pas possible ! Tu vas encore t'en prendre plein la gueule ! Mais qu'est ce que je vais bien pouvoir faire de toi !
- Bon ça y est ? T'as fini ton couplet ? D'abord, son regard a changé et il est certainement moins barge que ce que tu crois. Mais ce n'est pas lui le problème, tu le sais bien, c'est TAO.
- Non, le problème c'est TOI ! Mais qui ne sait pas qu'il t'aime ? Tout Maripa croit que tu es sa maitresse, même les militaires en ont parlé avec moi. Tout le monde le croit ! Tu piges ? Le seul qui sache la vérité, c'est moi ! Tu lui as laissé la possibilité d'avoir des gestes, des regards, des paroles que seul un amant doit avoir. Alors à qui veux-tu faire croire que t'as jamais pieuté avec lui ?
- Mais je m'en fous de savoir tout ça. Qu'ils croient tous ce qu'ils veulent ! J'ai la trouille, tu comprends, ça va trop loin et je veux rester libre. Mais je ne veux pas lui faire du mal, c'est tout.
- Trop tard ! Il va "manger bon", si tu te casses ! Tu dois l'accepter, fais ce que tu dois faire et puis je lui ferai prendre la biture du siècle et il t'oubliera après. Allez viens là ...
Il ouvrit ses bras. Je me blottis contre lui et je me ressourçai à sa chaleur, à sa force, à son amitié.
Sur le chemin du retour, après avoir passé l'embouchure de l'Inini, perdue dans mes souvenirs de la nuit passée, je ne réagis pas tout de suite au moteur de la pirogue qui fonctionnait au ralenti. Des coups répétés sur la coque me firent me retourner. Tao me faisait signe de venir jusqu'à lui pour me parler. J'avais la tête ailleurs et je compris trop tard l'entourloupe. Comme je me penchais sur lui pour écouter ce qu'il voulait me dire, d'un geste vif il attrapa ma main et la posa sur la poignet du moteur. Puis il alla s'installer à l'avant sans un mot. A contre-courant, impossible de l'arrêter, il fallait que je la conduise sa foutue pirogue. Mais la rage me prit. C'en était trop. Comme il se retournait en se marrant, je lui offris mon plus beau sourire, celui avec lequel on me donnerait le bon dieu sans confession, je tournai la manette des gaz à fond et je braquai d'un coup, direction la forêt ! La pirogue s'encastra dans les branches basses de la rive. TAO disparut dans le feuillage : il avait eu juste le temps de s'aplatir au fond de la pirogue. Je coupai le moteur et je sus qu'il était indemne aux hurlements de colère que j'entendis sortir des arbres. Je me remis à ma place et attendis qu'il se dépêtre des branches pour l'accueillir avec un doux regard. Pestant comme un enragé, il se débrouilla pour extraire la pirogue après force man½uvre puis nous repartîmes vers 3S ... MOI, à MA PLACE A L'AVANT, et LUI à LA SIENNE. Aucun mot ne fut jamais échangé entre nous sur cet épisode, comme si rien ne s'était passé. Mais à partir de ce jour-là il ne fut plus jamais question que je conduise quoi que ce soit ! J'eus juste le plaisir de voir Jacques se tordre de rire quand je lui racontai la première et la dernière fois ou j'ai piloté une pirogue !