LA FEMME FLEUVE 22

LA FEMME FLEUVE 22
Après cette séance de massage je sentis que la glace était rompue. Mes deux compagnons et moi-même allions pouvoir enfin entretenir des relations moins tendues avec les hommes et leur chef ! Hervé, que leur présence stressait complètement, émit quelques doutes. Pourtant je gagnai le pari que nous fîmes tous les deux. En quelques jours la discipline commença à battre de l'aile.

Venu nous rendre visite, Jacques nous trouva avec une partie des militaires en pleins ébats aquatiques, le reste de la compagnie s'adonnant au plus agréable farniente sur les rochers, se reposant certainement de ces sorties nocturnes dont on ignorait tout ... Comme à son habitude il simula une grosse colère.

- Mais c'est quoi ce bordel ? Toi, ramène-toi !

Comme par hasard il me tenait responsable de la pagaille. Dégoulinante et sans aucune considération pour son uniforme, je me jetai à son cou pour l'embrasser, ce qui améliora nettement son humeur. Quelques instants plus tard, nous étions tous sous le carbet. Il nous confirma que les négociations avec les rebelles avançaient. Et, plantant son regard dans le mien, il nous précisa que NOUS devions éviter toute provocation et ne rien faire qui puisse compromettre ces négociations.

- C'est aussi et surtout pour toi que je dis ça, compris ?
- Et allez ! C'est encore moi, toujours moi, uniquement moi... Et je n'ai rien fait !
- Tu plaisantes ou quoi ? Et tes bras d'honneur sur le fleuve ? Et les insultes ? Et les menaces ? Tu me prends pour le dernier des cons ?
- Ok ! T'es content ? Mais je ne fais pas de lèche bottes !
- Personne ne te le demande. Tu la fermes, tu ne bouges pas, tu oublies même de penser ! Ca me fera des vacances, ajouta-t-il narquoisement.
- A l'impossible nul n'est tenu ! Tu sais quoi ?
- Non je ne sais pas et je ne veux pas savoir. Je passe mon temps à Maripa et je ne pense qu'à une chose, je ne me pose qu'une question : mais qu'est-ce qu'elle est encore en train de foutre ? Alors j'en ai plein le c... de me faire du mouron pour toi, tu piges ?

A cet instant, ça n'a pas fait un pli, Tao, qui n'avait encore rien dit, l'ouvrit.

- Jacques, t'arrêtes tes conneries ! Elle ne craint rien, entre nous tous elle est bien protégée. Allez, viens, on va se taper quelques ti-punchs, ça te détendra ...
- Alors toi ! Tu crois encore au Père Noël... ! Je suis le seul à avoir encore un minimum de raison et vous, bande de cons, arrêtez de vous marrer !
- Mais non, t'es pas tout seul, lui dis je. Je suis là, et je t'adore !
- Et, en plus, elle se fout de ma gueule ! T'as vu là ce que j'ai sur l'épaule ? Ce ne sont pas des bigoudis et ne me pousse pas à bout sinon ...

Je l'aimais trop pour mettre en cause son autorité. Je battis en retraite, allumai une cigarette et me concentrai sur les volutes de fumée en réprimant un fou-rire. La réunion se termina dans le plus grand sérieux.

Jacques passa la soirée avec nous. Le rituel du ti-punch, nos conversations, nos rires furent à nouveau au programme et c'est dans une euphorie bien réelle que Jacques nous demanda ce qui avait pu renverser la vapeur concernant les durs à cuire ...

- J'ai sournoisement profité de l'affaiblissement de la troupe à la suite d'une attaque en règle de poux d'agoutis. Tu vois ce que je veux dire ?

Et comment il voyait ! Car les poux guyanais ont une prédilection pour les endroits les plus intimes de notre anatomie ... L'idée de ces surhommes en proie à des démangeaisons dont la bienséance réprouve le soulagement en public avait effectivement de quoi faire rigoler.

- Et voila ! Tu sais, une fois que ces petites mimines sont passées sur le dos d'un homme et qu'on l'a enduit de crème, il y a...comment dire ...une espèce de lien purement affectif qui se crée...
- Mais je n'y crois pas ! Tu n'as quand même pas ...
- Niet ! Tu ne sauras rien, que dalle ! Alors tu ne poses pas de questions, aucune, d'accord ?

La soirée s'acheva dans la moiteur de la nuit au milieu de nos rires, notre amitié, notre complicité.
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le mardi 22 avril 2008 09:57

Modifié le mardi 22 avril 2008 13:21

LA FEMME FLEUVE 23

LA FEMME FLEUVE 23
Les jours passèrent sans incident particulier sauf une nuit ou le bruit d'un moteur me réveilla. Une pirogue remontait le saut et se préparait à accoster. Je me précipitai hors du hamac et dévalai le dégradé vers l'embarcadère. Voulant me cacher, je me propulsai derrière un hibiscus et entrai en collision avec un militaire déjà planqué. Il me saisit par la nuque, celui-là aussi, (à croire qu'on ne leur a pas appris à attraper les femmes autrement à ces abrutis... Tout en douceur qu'ils sont !) Et il me plaqua au sol.

- Couche-toi !
- Rêve !
- Nom de dieu ! Qu'est-ce que tu fous là ?
- Je brode, ça ne se voit pas ?
- Ta gueule ! Ne déconne pas ! Tu sais qui se pointe ?
On te dit de la fermer et, dans la foulée, on te pose une question. Toute la logique masculine dans sa splendeur ...
- Si tu me lâches je pourrai peut-être regarder !
Il desserra son étreinte. Malgré l'obscurité j'identifiai tout de suite l'homme qui venait d'arriver grâce à sa démarche en canard reconnaissable entre toutes : celle d'un PAPA de Maripa.
Cette appellation de PAPA est un titre donné à certains vieux créoles connus pour leur sagesse et leur autorité naturelle. Ils participent aux conseils des villages et sont respectés de tous.
A l'instant même ou j'allais les prévenir, l'adjudant et deux de ses hommes, arme au poing, surgirent, terrassèrent le malheureux et lui ordonnèrent de ne pas bouger... Tu parles, comme s'il pouvait comprendre vu qu'à part le créole il ne pigeait rien, ...et en plus il devait décliner son identité ! Et pourquoi pas son curriculum vitae pendant qu'on y était !
Terrorisé, incapable d'émettre le moindre son, je compris qu'il était tétanisé par la peur. Je me précipitai à son secours en même temps que Tao, enfin réveillé par les gueulantes de nos chers protecteurs.
- Stop ! Bordel ! Je le connais, c'est un PAPA !
Il se pencha sur le pauvre bougre et l'aida à se relever. En créole il s'excusa, essayant de lui expliquer les circonstances qui avaient abouti à la méprise des militaires. Mais le PAPA, plus que choqué, n'entendait rien. Pris de tremblements, au bord de la syncope, il finit par accepter un verre de rhum pour se remettre de ses émotions, lequel verre ne semblait pas être le premier de la soirée. Je servis au vieux toujours tremblant un rhum bien sec. Dans ces circonstances on zappe le citron. Je réussis quand même, au troisième verre, (parce que les deux premiers il me les avait foutus dessus avec ses convulsions intempestives), à le calmer. Même si j'avais une véritable envie de me foutre de la gueule des Rambo pour leur méprise, je proposai au PAPA avec tout le respect que je lui devais de dormir au camp et de se reposer.
Mais je ne pouvais pas aller me recoucher sans leur dire ce que je pensais. C'était plus fort que moi.
Sinon je n'aurais pas retrouvé le sommeil.
- Bravo, les mecs ! Belle soirée ! Entre l'autre qui m'a fait bouffer l'herbe en me plaquant au sol et vous qui avez failli flinguer un PAPA, on a frôlé la très grosse bavure...

Pour une fois Tao me donna raison ...
Le lendemain notre hôte était parti quand je me réveillai, certainement déjà en train de raconter son aventure nocturne à Maripa ... Il n'était pas près de l'oublier, sa virée nocturne !
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le jeudi 24 avril 2008 04:40

Modifié le dimanche 04 mai 2008 12:54

LA FEMME FLEUVE 24

LA FEMME FLEUVE 24
Quelques jours plus tard, Tao me parla de la réorganisation du camp après le départ des militaires. Les négociations ou le "ménage" de nuit avaient abouti et le calme était enfin revenu sur le fleuve, tout danger semblant désormais écarté. La réouverture était prévue pour dans 15 jours. Pourtant, ce jour là, il débarqua un "touriste" pas du tout programmé. Au petit matin, tout le monde décida d'aller à MARIPA, l'adjudant emmenant la quasi totalité de sa troupe ainsi que Tao et Hervé. Je restais juste avec trois hommes. J'avais exceptionnellement décidé de préparer le repas pour tous ...Ll'heure du repas était passée depuis suffisament longtemps sans le retour de tout le monde pour que je commence à me poser des questions. Mes trois compagnons semblaient inquiets. Moi j'étais persuadée que ce retard n'était imputable qu'au seul Tao, spécialiste des plans foireux. Je commençais à lui préparer une réception bien gratinée lorsque le bruit d'une pirogue nous arracha à notre attente. C'était bien un militaire mais il s'agissait du jeune mobile fraîchement arrivé sur Maripa. Il accosta et se précipita vers nous.

- Devine qui arrive ce soir, hurlat- il ! Ils sont dix !
- Dix quoi ?
- P B, le chanteur avec tous ses musiciens et une femme.
- Ben voyons ! Et demain c'est la reine d'Angleterre qui vient boire le thé peut être !
- Arrete ! Ce ne sont pas des conneries c'est Jacques qui nous les envoient pour cette nuit. Tao est d'accord et il faut qu'ils croient tous ...que les militaires sont... en vacances et....
- STOP ! Tu arrêtes deux secondes. C'est quoi encore ce bordel ? Ils veulent quoi ? Qu'on l'a joue "club med" ? Avec les gueules des G.O qui sont là, ça va être crédible, tiens ! Et comment sais-tu que Tao est ok ?
- Il a organisé pour les militaires sans que tu le saches une sortie chez TEDAMALI. Il y a une fête du cachiri.
- Je vais le tuer, je jure que je vais l'étrangler de mes propres mains cet abruti !
- Oui d'accord.... En plus ils sont tous passés chez Jacques et là ils ont commencé l'apéro... et ils sont tous allés danser au village et ...
- Tu vas aller me les chercher toutes ces outres imbibée, tu me les ramènes par la peau du cou, tu les assommes tous s'il le faut ! Mais tu te débrouilles pour qu'ils soient là illico presto. Je vais leur parler du pays, moi, à ces arriérés mentaux, t'as compris ?
- Oui j'y vais. Et je lui dit à Taoque tu es en colère ?
- Non laisse-lui la surprise et surtout du temps pour me préparer une explication à sa façon. Je pourrai encore plus le massacrer après.
- D'accord à ce soir !

Gentil petit ! Il faudrait pas qu'il grandisse encore ! Adorable ils sont à cet âge-là ...

Mes trois G.O de service émirent quelques idées pour commencer à mettre le camp en état de recevoir .et surtout pour m'aider. Mais j'avais la rage.

- Rien à foutre ! C'est pas mon camp, c'est celui de Tao et c'est lui qui accepté de les recevoir. Alors il assume !

Il était plus de quatres heures quand je les vis accoster et à les voir débarquer, le pas incertain et la demarche chaloupée, je compris que je n'avais pas sous-estimé l'état dans lequel ils allaient revenir. Tao arriva en avant-garde.

- Ecoute, doudou, on est tombé dans un guet apens... D'abord l'apéro chez Jacques et ....Au fait, il y a PB
qui va pas tarder a arriver .
- A ce sujet ...Tu me prends pour la dernière des dernières ... Alors écoute moi bien ! Toi et Hervé vous avez 10 mn pour déssaouler, vous coller aux fourneaux et surtout pour prendre une douche ! Vous puez comme des coyotes qui se seraient vautrés dans le cachiri ... Ah ! J'oubliais ! Kuya est rentré cette aprés-midi et là, tu vois, il est en forêt à la chasse... et devine quoi ? Je me casse, je mets les voiles, je vais le rejoindre un peu de vacances pour moi... et vous deux, vous allez vous demerder tout seuls ...
- NON ! Ttu restes ! On a besoin d'une présence feminime ce soir, allez ,doudou, reste et puis si tu pouvais mettre une tenue plus .....
- Mais bien sur !!!! J'ai bien du penser à coller une robe du soir dans le sac à dos ! Et puis quoi encore ? Je rejoins Kuya et après... je vois... et surtout ne m'interdit rien parce que à regarder l'état des protecteurs c'est certainement pas avec eux que je suis le plus en sécurité... et la douche, c'est pour tout le monde... et les tenues miltaires vous les planquez... et les armes aussi ...et en civil tout le monde.. et merde ! J'en ai marre de tout ce cirque ! Bye
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le jeudi 24 avril 2008 04:47

Modifié le vendredi 25 avril 2008 08:35

LA FEMME FLEUVE 25

LA FEMME FLEUVE 25
Quand je revins de la forêt à la tombée de la nuit je fus bien obligée de reconnaître qu'ils avaient assuré. Tout était prêt .Le chanteur arriva et le premier contact avec cet illustre personnage fut bizarre. A peine eut-il salué tout le monde qu' il se tourna vers moi.
- Vous êtes la seule femme ici ?
- Oui, ça pose un problème ?
- Non pas du tout. Mais vous savez qui je suis ?
Ca commençait bien, l'autre qui croyait que je n'étais toujours pas descendue de mon cocotier !

- Naturellement, même si je vis en forêt depuis un moment j'ai aussi vécu dans le monde civilisé.
- Bien sûr, excusez-moi. Pourriez-vous me montrer ma chambre ?
Sa chambre ! je rêvais ! J'allais la lui montrer, "sa" chambre, a la vedette !
- Suivez-moi
Nous traversâmes le camp et il découvrit son carbet sous lequel pendaient 7 hamacs.
- Voilà votre suite, style "HILTON VERSION JUNGLE" !
- On couche tous ensemble ?
- Pour ce qui est de vous mélanger, ça c'est à votre guise, vous faites ce que vous voulez.
Il comprit que je me moquais gentiment de lui. Il éclata de rire et s'installa dans un hamac. Il paraissait ravi de vivre quelque chose de peu ordinaire.
- La tenue pour ce soir... c'est... ?
- Feuille de bananier et couronne de plumes ! Mais non, je plaisante, venez comme vous êtes. Ici c'est la pleine nature. Soyez vous-même et ce sera parfait.
De retour au carbet central, je retrouvai toute l'équipe pomponnée, parfumée, le treillis ayant laisse la place à un survêtement bleu d'une épouvantable laideur. Chacun était rasé de près et l'air empestait un mélange de lotions après-rasage à vous faire vomir, ce à quoi les hommes de guerre ne m'avait pas habituée. Ils attendaient ....Mais quoi ? Je ne fus pas longue à le savoir. Curieusement je trouvai d'un seul coup à Tao l'½il très brillant, et à Hervé et aux loustics une attitude légèrement fébrile.
- T'as vu la nana ? C'est un canon !
Et zut ! Je l'avais oubliée, celle-là ... Ca allait être grandiose, ce soir, je la sentais bien partie cette soirée avec la meute de chiens émoustillés que j'avais devant moi.
Et là-dessus, pas le temps de calmer les petits, elle arriva : une beauté superbe mais très effarouchée, la môme, devant le rassemblement viril qu'elle découvrit. Comme de bien entendu c'est vers moi qu'elle se précipita. L'envie de rire montait en moi. Elle préférait se refugier à mes côtés plutôt que de tous les affronter.
- Ne t'inquiète pas ! Ils ne sont pas méchants ! Juste tous un peu cons ! Mais c'est vrai aussi que ça fait un moment qu'ils n'ont vu que moi comme femme... Alors imagine !
Pas rassurée du tout par mon humour à deux balles la nana ! Mais elle avait déjà une escorte. Deux musiciens qui la collaient aux basques, la mettant à l'abri de toute éventuelle drague militaire et, mieux encore, hors de portée de Tao
Le chanteur décida de faire son entrée et la soirée débuta . Tout allait bien, le rhum coulait à flots. "Miss Univers" fila avec ses gardes du corps très rapidement dans son carbet, la star se détendait et faisait honneur au ti-punch. Il chanta, il but et mangea à son aise. Je commençais à être sous le charme de cette soirée, mais je redescendis subitement de mon petit nuage quand je réceptionnai la tête du jeune mobile sur mes genoux ! Le rhum ! Il ne l'avait pas maîtrisé, le petit ! La soirée touchait à sa fin et c'est à ce moment-là que Tao eut sa dernière idée-à-la-con de la journée.
- Allez ! Tous chez Tedamali pour la fête du cachiri ... Il faut finir en beauté !
Tout le monde approuva, y compris le jeune mobile qui choisit cet instant pour refaire surface.
Je n'étais pas d'accord et j'en fis part a Tao. Les hommes avaient trop bu, le fleuve, la nuit, ce n'était pas toujours cool, on risquait gros, s'il arrivait quelque chose on allait faire la une des journaux avec la célébrité à bord .... Rien n'y fit. Personne ne voulait renoncer et je pris le parti de mettre dans ma pirogue PB et 4 de ses musiciens, l'adjudant et le mobile. Herve devait faire le takariste et Kuya le motoriste. La colère et la peur au ventre je montai à bord.
Tao embarqua les autres et, debout au moteur, me gueula :
- Ne t'inquiète pas ! Tu vas assurer comme d'habitude. Et ça va lui faire un beau souvenir au chanteur !
- Espérons que ce ne sera pas son dernier !
Nous partîmes dans la nuit. Je m'en remis aux esprits du fleuve et à l'adjudant assis à côté de moi. Il était le seul sur lequel j'allais devoir compter si ça tournait mal. Pour parachever le tout, je trouvais la navigation de Kuya particulièrement improvisée : nul doute que lui aussi avait bu !
Malgré tout, je replongeai comme à chaque fois dans la magie du fleuve la nuit, et commençait à me détendre. Le jeune mobile choisit cet instant précis pour rendre à la nature le rhum qu'il avait ingurgité ! L'adjudant se mit à hurler en s'adressant à l'un de ses hommes :
- Mets-lui la tête hors de la pirogue !
- Mais pas dans l'eau, rajoutai-je ! Ou il se noie, ou il se fracasse sur un rocher !
Il me tardait d'arriver au village indien et de rentrer. J'étais fatiguée des idées lumineuses de Tao, lasse de ce perpétuel affrontement et j'étais certaine qu'il n'avait provoqué cette sortie que pour me faire craquer. La colère me gagnait, trop c'était trop ! Il fallait que je parte, que je prenne du recul.
Je devais parler à voix haute car l'adjudant me répondit.
- Tu le dis, mais tu ne le feras pas. Tu aimes trop cet endroit pour en partir.
- Les endroits sont comme les hommes ; il vaut mieux les quitter plutôt que de tout gâcher ! Je vais juste partir vivre seule, je sais déjà où, pour me ressourcer et surtout pour pouvoir un jour revenir ...
kuya man½uvra pour accoster. Au premier coup d'½il sur le village je compris que la fête était terminée. Quelques foyers incandescents éclairaient encore vaguement le village plongé dans le silence. Kuya insista pour que je monte me rendre compte. J'en avais marre et ne voulais qu'une chose : rentrer ! Mais je sautai néanmoins de la pirogue, oubliant le sol argileux et glissant. Un redressement violent du corps pour éviter la chute et soudain la douleur dans le bas des reins qui surgit. Après m'être assurée que tout le monde dormait je remontai dans la pirogue et donnai l'ordre brutalement à Kuya de faire demi-tour et de rentrer.
Ce fut l'adjudant qui se rendit compte le premier que j'étais couverte de sang. Il m'inspecta en détail et finit par trouver une large entaille à la main. Le sang coulait sans que je puisse l'arrêter. Je m'étais coupée avec le bord de la pirogue dont l'une des bordures métalliques s'était détachée. Hervé s'était effondré endormi et Kuya, fâché de mon ordre, nous ramena à une vitesse beaucoup trop dangereuse... Seul l'adjudant réussit à se maîtriser au point que je me demandais si PB allait se rendre compte que l'expédition prenait une tournure dangereuse. Le soulagement fut surtout pour moi quand, après avoir passé le saut en heurtant deux fois les rochers, nous arrivâmes au camp.
Je descendis la première pour maintenir l'embarcation. Excepté le mobile et Hervé, hors course, tout le monde semblait ravi d'être arrivé. PB passa devant moi et je ne pus ne faire autrement que de lui dire que j'avais beaucoup apprécié son attitude pendant ce désastreux voyage et que je trouvais l'homme égal au chanteur, super ! Je pensais sincèrement ce que je venais de lui dire.
Je pus enfin désinfecter ma main et y appliquer un pansement compressif. Puis, pour me remettre de toute cette tension, je partis nager vers mes rochers ou je décidai de finir la nuit. La douleur que je ressentais dans le dos présageait de quelques journées difficiles à vivre, mais l'épuisement physique et moral dans lequel je me trouvais augurait, lui, d'un départ imminent.

# Posté le jeudi 24 avril 2008 04:57

Modifié le dimanche 04 mai 2008 13:00

LA FEMME FLEUVE 26

LA FEMME FLEUVE 26
L'arrivée de Claude dans les jours qui suivirent me permit de l'informer de ma décision de partir. Elle resta silencieuse, contrariée autant par le fait que je parte en laissant son fils seul, que par les dangers éventuels auxquels je risquais d'être confrontée. Je plaidai ma cause.
- Ecoute, Claude ! J'en ai marre des conflits, ras le bol de tous ces mecs. Il faut que je prenne du recul, que je sois seule. Cela fait trop longtemps que je vis avec des interdits, des consignes, des ordres !
- Où veux-tu aller ?
- N'importe où, pourvu que j'aie accès au fleuve et que je puisse faire la paix avec moi-même.
- Reste à côté de Maripa. Chez Tedamali il y a un carbet libre entre le village indien et le village Boni. Je sais à qui il appartient. Je m'en occupe. Je respecte ta décision mais je la trouve prématurée. Une femme seule, coincée entre indiens et noirs...Problèmes !
- Je connais le Papa Boni chef du village ainsi que Tedamali, je crois que tout ira bien.
- Mais comment vas-tu vivre ? Tu n'as rien !
- J'ai les cigarettes que tu me donnes, j'ai mon baladeur et ma musique, un hamac, un réchaud... Que vouloir de plus ? J'en ai largement assez.

Claude me sourit. Quelque part elle se retrouvait en moi, toujours avide de nouveauté, d'épreuves nouvelles, ayant foi en la vie et en l'être humain malgré de grands moments de désespérance. Nous nous ressemblions avec vingt ans d'écart. Elle aurait pu être ma mère et nous étions comme deux s½urs, la grande veillant sur la petite.
- Tu as raison ! Fais-le. De toute façon je n'ai pas vraiment envie de te convaincre du contraire ! Tu es excessive mais d'une façon positive, tu ne feras pas demi-tour et c'est bien ; je crois que chacun d'entre nous doit avoir un endroit, un mode de vie et quelqu'un qui lui correspondent. Le jour ou nous les trouvons la quête s'arrête, on peut se reposer. Le pire qu'il puisse t'arriver serait d'être là ou tu n' as pas à être avec quelqu'un a qui tu n'aurais rien à dire et de mener une vie dénuée de tout intérêt. Tu es insatiable parce que tu as sans cesse besoin de savoir que tu existes et parce que tu hais la médiocrité. Tu as du temps à rattraper ... Je te demande juste de faire attention à toi.
Claude lisait en moi comme dans un livre ouvert. J'aimais sa façon de me regarder de loin évoluer dans la vie, sans chercher à m'influencer. Quelle grâce avait pu toucher cette femme pour lui avoir donné une telle compréhension de l'autre qui lui permettait d'aider à nous révéler dans notre propre vérité, qui arrivait à nous insuffler sa force intérieure et qui savait si bien donner de l'amour sans attendre de retour ...
Quelques jours suffirent pour que je puisse récupérer "MON" carbet et je voulais m'y installer rapidement avant la saison des pluies qui allait s'abattre sur la forêt et la montée du niveau du fleuve qui en résulterait. Pendant cette période rien ne séchait, ni les hamacs ni les vêtements. La moindre blessure s'infectait sans pouvoir cicatriser. C'était une épreuve quotidienne pour le corps et l'esprit et je voulais être installée avant son arrivée ...
Mes derniers jours à 3S, je les passai à ses côtés. Un matin, elle m'annonça :
- J'ai un ami qui arrive aujourd'hui pour quelques jours.
- Qui est-ce ?
- Tu verras bien !
- Je vais le chercher à Maripa ?
- Non il vient par ses propres moyens.
- En pirogue de Saint Laurent ?
- Non, en ULM !
A ma tête, elle éclata de rire !
- File sur tes rochers, je pense qu'il ne va pas tarder et régale toi de voir l'amerrissage sur le fleuve du bel oiseau. Tu ne seras pas déçue du spectacle. Lui, le pilote, il te connaît. Je lui ai longuement parlé de toi.....Je lui ai dit qu'il te verrait certainement perchée au milieu du fleuve .... Alors cavale ! .
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le jeudi 24 avril 2008 05:09

Modifié le dimanche 04 mai 2008 13:03