Quand je revins de la forêt à la tombée de la nuit je fus bien obligée de reconnaître qu'ils avaient assuré. Tout était prêt .Le chanteur arriva et le premier contact avec cet illustre personnage fut bizarre. A peine eut-il salué tout le monde qu' il se tourna vers moi.
- Vous êtes la seule femme ici ?
- Oui, ça pose un problème ?
- Non pas du tout. Mais vous savez qui je suis ?
Ca commençait bien, l'autre qui croyait que je n'étais toujours pas descendue de mon cocotier !
- Naturellement, même si je vis en forêt depuis un moment j'ai aussi vécu dans le monde civilisé.
- Bien sûr, excusez-moi. Pourriez-vous me montrer ma chambre ?
Sa chambre ! je rêvais ! J'allais la lui montrer, "sa" chambre, a la vedette !
- Suivez-moi
Nous traversâmes le camp et il découvrit son carbet sous lequel pendaient 7 hamacs.
- Voilà votre suite, style "HILTON VERSION JUNGLE" !
- On couche tous ensemble ?
- Pour ce qui est de vous mélanger, ça c'est à votre guise, vous faites ce que vous voulez.
Il comprit que je me moquais gentiment de lui. Il éclata de rire et s'installa dans un hamac. Il paraissait ravi de vivre quelque chose de peu ordinaire.
- La tenue pour ce soir... c'est... ?
- Feuille de bananier et couronne de plumes ! Mais non, je plaisante, venez comme vous êtes. Ici c'est la pleine nature. Soyez vous-même et ce sera parfait.
De retour au carbet central, je retrouvai toute l'équipe pomponnée, parfumée, le treillis ayant laisse la place à un survêtement bleu d'une épouvantable laideur. Chacun était rasé de près et l'air empestait un mélange de lotions après-rasage à vous faire vomir, ce à quoi les hommes de guerre ne m'avait pas habituée. Ils attendaient ....Mais quoi ? Je ne fus pas longue à le savoir. Curieusement je trouvai d'un seul coup à Tao l'½il très brillant, et à Hervé et aux loustics une attitude légèrement fébrile.
- T'as vu la nana ? C'est un canon !
Et zut ! Je l'avais oubliée, celle-là ... Ca allait être grandiose, ce soir, je la sentais bien partie cette soirée avec la meute de chiens émoustillés que j'avais devant moi.
Et là-dessus, pas le temps de calmer les petits, elle arriva : une beauté superbe mais très effarouchée, la môme, devant le rassemblement viril qu'elle découvrit. Comme de bien entendu c'est vers moi qu'elle se précipita. L'envie de rire montait en moi. Elle préférait se refugier à mes côtés plutôt que de tous les affronter.
- Ne t'inquiète pas ! Ils ne sont pas méchants ! Juste tous un peu cons ! Mais c'est vrai aussi que ça fait un moment qu'ils n'ont vu que moi comme femme... Alors imagine !
Pas rassurée du tout par mon humour à deux balles la nana ! Mais elle avait déjà une escorte. Deux musiciens qui la collaient aux basques, la mettant à l'abri de toute éventuelle drague militaire et, mieux encore, hors de portée de Tao
Le chanteur décida de faire son entrée et la soirée débuta . Tout allait bien, le rhum coulait à flots. "Miss Univers" fila avec ses gardes du corps très rapidement dans son carbet, la star se détendait et faisait honneur au ti-punch. Il chanta, il but et mangea à son aise. Je commençais à être sous le charme de cette soirée, mais je redescendis subitement de mon petit nuage quand je réceptionnai la tête du jeune mobile sur mes genoux ! Le rhum ! Il ne l'avait pas maîtrisé, le petit ! La soirée touchait à sa fin et c'est à ce moment-là que Tao eut sa dernière idée-à-la-con de la journée.
- Allez ! Tous chez Tedamali pour la fête du cachiri ... Il faut finir en beauté !
Tout le monde approuva, y compris le jeune mobile qui choisit cet instant pour refaire surface.
Je n'étais pas d'accord et j'en fis part a Tao. Les hommes avaient trop bu, le fleuve, la nuit, ce n'était pas toujours cool, on risquait gros, s'il arrivait quelque chose on allait faire la une des journaux avec la célébrité à bord .... Rien n'y fit. Personne ne voulait renoncer et je pris le parti de mettre dans ma pirogue PB et 4 de ses musiciens, l'adjudant et le mobile. Herve devait faire le takariste et Kuya le motoriste. La colère et la peur au ventre je montai à bord.
Tao embarqua les autres et, debout au moteur, me gueula :
- Ne t'inquiète pas ! Tu vas assurer comme d'habitude. Et ça va lui faire un beau souvenir au chanteur !
- Espérons que ce ne sera pas son dernier !
Nous partîmes dans la nuit. Je m'en remis aux esprits du fleuve et à l'adjudant assis à côté de moi. Il était le seul sur lequel j'allais devoir compter si ça tournait mal. Pour parachever le tout, je trouvais la navigation de Kuya particulièrement improvisée : nul doute que lui aussi avait bu !
Malgré tout, je replongeai comme à chaque fois dans la magie du fleuve la nuit, et commençait à me détendre. Le jeune mobile choisit cet instant précis pour rendre à la nature le rhum qu'il avait ingurgité ! L'adjudant se mit à hurler en s'adressant à l'un de ses hommes :
- Mets-lui la tête hors de la pirogue !
- Mais pas dans l'eau, rajoutai-je ! Ou il se noie, ou il se fracasse sur un rocher !
Il me tardait d'arriver au village indien et de rentrer. J'étais fatiguée des idées lumineuses de Tao, lasse de ce perpétuel affrontement et j'étais certaine qu'il n'avait provoqué cette sortie que pour me faire craquer. La colère me gagnait, trop c'était trop ! Il fallait que je parte, que je prenne du recul.
Je devais parler à voix haute car l'adjudant me répondit.
- Tu le dis, mais tu ne le feras pas. Tu aimes trop cet endroit pour en partir.
- Les endroits sont comme les hommes ; il vaut mieux les quitter plutôt que de tout gâcher ! Je vais juste partir vivre seule, je sais déjà où, pour me ressourcer et surtout pour pouvoir un jour revenir ...
kuya man½uvra pour accoster. Au premier coup d'½il sur le village je compris que la fête était terminée. Quelques foyers incandescents éclairaient encore vaguement le village plongé dans le silence. Kuya insista pour que je monte me rendre compte. J'en avais marre et ne voulais qu'une chose : rentrer ! Mais je sautai néanmoins de la pirogue, oubliant le sol argileux et glissant. Un redressement violent du corps pour éviter la chute et soudain la douleur dans le bas des reins qui surgit. Après m'être assurée que tout le monde dormait je remontai dans la pirogue et donnai l'ordre brutalement à Kuya de faire demi-tour et de rentrer.
Ce fut l'adjudant qui se rendit compte le premier que j'étais couverte de sang. Il m'inspecta en détail et finit par trouver une large entaille à la main. Le sang coulait sans que je puisse l'arrêter. Je m'étais coupée avec le bord de la pirogue dont l'une des bordures métalliques s'était détachée. Hervé s'était effondré endormi et Kuya, fâché de mon ordre, nous ramena à une vitesse beaucoup trop dangereuse... Seul l'adjudant réussit à se maîtriser au point que je me demandais si PB allait se rendre compte que l'expédition prenait une tournure dangereuse. Le soulagement fut surtout pour moi quand, après avoir passé le saut en heurtant deux fois les rochers, nous arrivâmes au camp.
Je descendis la première pour maintenir l'embarcation. Excepté le mobile et Hervé, hors course, tout le monde semblait ravi d'être arrivé. PB passa devant moi et je ne pus ne faire autrement que de lui dire que j'avais beaucoup apprécié son attitude pendant ce désastreux voyage et que je trouvais l'homme égal au chanteur, super ! Je pensais sincèrement ce que je venais de lui dire.
Je pus enfin désinfecter ma main et y appliquer un pansement compressif. Puis, pour me remettre de toute cette tension, je partis nager vers mes rochers ou je décidai de finir la nuit. La douleur que je ressentais dans le dos présageait de quelques journées difficiles à vivre, mais l'épuisement physique et moral dans lequel je me trouvais augurait, lui, d'un départ imminent.