Le camp avait été fermé aux touristes et Tao m'expliqua la tournure des évènements pendant le trajet. Comme je m'étonnais des proportions que prenait l'incident je lui demandai :
- Attends, Tao, depuis quand prend-on des gants pour faire filer des clandestins ? C'est quoi ce binz ?
- C'est plus compliqué que ça. La barge appartient à un Boni qui est influent bien au-delà de Maripa. Alors même si on déloge les plongeurs d'autres viendront ! C'est la barge qu'il faut faire partir, tu piges ?
Et j'allais vite comprendre ! Dès notre arrivée au dégrade des insultes en Taki Taki (dialecte parlé sur le fleuve par les noirs) fusèrent a notre encontre.
- Qu'est ce qu'ils nous disent comme mots de bienvenue ?
- Tais-toi et avance
- Comment ça tais toi ? J'aimerais quand même bien savoir pourquoi ils gueulent comme ça
- Ils sont ivres et disent n'importe quoi
- Et n'importe quoi c'est quoi au juste
- Ecoute ne commence pas je suis crevé, j'en ai ma claque. Il y a une semaine que ce cirque dure, alors t'avances !
- D'accord, mais qu'est-ce qu'ils disent ? Traduis !
Tao était exaspéré.
- OK, je vais te le dire, espèce d'emmerdeuse. Ils te promettent de te trancher la gorge, de te violer et ils te maudissent toi et les tiens. Voilà ! T'es contente ?
- Et bien oui ! Ca a au moins le mérite d'être clair...
- C'est ça ! En attendant tu t'installes sous la rotonde et pas dans ton carbet, on va rester groupés.
Groupés ? On était deux ! Je ne pus m'empêcher de rire .Nous passâmes les huit jours qui suivirent en état de siège. Nous nous relayions sans cesse pour surveiller, abusant du café, du rhum et des cigarettes. Tous les soirs, à moins de 50 mètres, de la barge les hommes ivres nous menaçaient et nous injuriaient, nous interdisant tout repos. A ce rythme nos nerfs étaient mis à rude épreuve, la fatigue physique et morale se faisant ressentir de façon plus aiguë. J'étais en manque de sommeil et devenais de plus en plus agressive. Finalement je proposais a Tao de retourner à Maripa pour contacter sa mère et l'informer de la situation.
Nous répartîmes sur le fleuve prenant le risque de laisser le camp sans surveillance.
A mi-chemin nous aperçûmes, venant à notre rencontre, une pirogue conduite par trois hommes de la barge. Dès qu'ils nous virent ils changèrent de cap et foncèrent directement sur nous. Je me précipitai à l'arrière de la pirogue et me mis à côté de Tao, l'interrogeant du regard.
- Je te préviens, je ne dévie pas d'un pouce, alors accroche-toi, si ça cartonne ça va faire mal !
J'étais heureuse qu'il ne cédât pas un pouce de terrain devant l'intimidation, mais inquiète malgré tout car les noirs semblaient déterminés. Tao augmenta la vitesse et, alors que la collision semblait inévitable, ils se dégonflèrent et nous évitèrent de justesse, provoquant une énorme gerbe d'eau qui nous inonda. Tao avait le visage crispé mais devant ma mine réjouie il se détendit. Parvenus au confluent des deux fleuves, il eut le temps malgré notre vitesse excessive de remarquer sur la rive droite une concentration anormale de pirogues ce qui ne lui sembla pas de très bon augure. Son pressentiment se confirma lorsque, en s'engageant sur le Maroni, il s'aperçut que la pirogue qui avait tenté de nous faire chavirer avait fait demi-tour et nous suivait à quelques mètres.
A Maripa on informa Jacques de la tournure des évènements et celui-ci prit la décision avec le Big chef d'alerter les autorités compétentes àCayenne et de demander des renforts pour déloger la barge. Et c'est rassurés que nous allions prendre le chemin du retour. Avant d'embarquer Tao enleva les trois premiers bancs qui se trouvaient devant moi dans la pirogue.
- Voilà, Doudou. Il y a trois possibilités : ou ces cons ont fait un barrage avec toutes les pirogues et, je te préviens, je fonce dans le tas. Ou ils nous canardent, auquel cas tu te couches et je fonce, ou encore ils ont tendu un filet au ras de l'eau et si je ne le vois pas à temps et que l'hélice se prend dedans ... c'est le grand looping. Ok ?
Pas besoin d'autres explications. J'avais compris Dans les trois cas je ne devrais mon salut qu'a son sang froid.
Tao démarra puis lança le moteur à fond. La pirogue semblait ne plus toucher l'eau. Il espérait beaucoup sur l'effet de surprise pour passer indemnes. Nous arrivions dans le virage où nous savions être attendus. Par chance, en une fraction de seconde, Tao aperçut l'un des hommes occupé à accrocher un filet sur la rive opposée. Tao releva le moteur in extremis ; j'entendis le fond de la pirogue qui raclait sur le filet tendu mais nous réussîmes à passer. Et dans un parfait ensemble tous les deux nous leur fîmes un superbe bras d'honneur ce qui nous fit éclater de rire. Nous avions été ensemble face au danger, ensemble dans le même combat et ensemble dans la complicité. Notre amitié venait de prendre une autre dimension, nous liant pour le meilleur et pour le pire.
Quelques jours après notre retour, une pirogue de la gendarmerie accosta et le jeune mobile remit à Tao un message dont je ne connus ni l'expéditeur ni le contenu. Tao, après l'avoir lu, le brûla sans rien me dire et ce n' est que le lendemain matin que je me rendis compte qu'il était parti dans la nuit dans le plus grand silence, certainement en se laissant dériver avec le courant. Je ne comprenais pas les raisons de cette disparition sans un mot d'explication, me laissant seule. Je n'imaginais pas un seul instant qu'il ait pu céder à la peur. Il avait prouvé son courage en différentes circonstances.
Dans la matinée, à plusieurs reprises, un hélico de l'armée survola la zone, prémices d'une intervention militaire dont je ne connaissais aucun détail.
Alertés par le bruit de l'appareil, les hommes des deux barges commencèrent à bouger. Les plongeurs brésiliens de Claude traversèrent le fleuve pour se réfugier au camp. J'essayais vainement de les convaincre de rester pour attendre la suite des évènements. Ils étaient terrorisés et finissaient par me communiquer leur frayeur. A bout d'arguments, dégoûtée, je leur demandai d'embarquer et de remonter le fleuve jusqu'a Yaou pour informer Hervé de ce qu'il se passait.
Je demeurai seule. Tout mon corps se mit à trembler, prise de panique, avec une peur comme je n'aurais jamais cru possible de ressentir, une peur qui vous submerge et vous engloutit, qui vous tétanise et vous fait tomber à genoux. J'étais au pied du mur, face à cet affrontement final que j'avais tellement espéré. Et Tao qui m'avait abandonnée ! Je fus prise d'une rage meurtrière. Ce fut le seul sentiment que je pouvais éprouver. Je refusais ce qui arrivait en bloc, pas question que je ne réagisse pas. Galvanisée par la rage, j'en devins inconsciente du danger et me précipitai sur le râtelier de fusils. J'avais au moins une chance, celle d'avoir chassé pendant des années. Fille et femme d'armurier, le maniement des armes ça me connaissait, et j'eus une pensée pour mon père qui m'avait élevée comme un garçon ! Pour une fois, ça allait me servir !
Ainsi armée je me glissai sous le plancher du carbet qui faisait face au fleuve. Le temps passait. Le silence était oppressant. Soudain je perçus le bruit des pirogues. Ils arrivaient. Mais qui ? Les flics? Les militaires ?ou les clandestins ? Je tendis l'oreille, espérant surprendre quelques mots qui auraient pu me permettre d'identifier les arrivants.
Mes idées roulaient à cent à l'heure et se brouillaient. C'est à ce moment-là qu'un orage éclata, la pluie diluvienne provoquant un vacarme assourdissant .Tous les autres bruits disparurent m'isolant encore plus. Les larmes commençaient à brouiller mes yeux. Sous moi la terre était devenue boue et dévalait à gros bouillons. Je n'y voyais plus à un mètre. De nouveau le désespoir se transforma en rage. Je sortis de mon trou et demeurai à découvert. La pluie cessa soudainement. Plus de moteurs, plus rien, le silence. Je scrutai les rives et les limites du camp. Et là, en bordure, un homme en kaki, puis deux, puis trois ... Je les regardai s'approcher, sans bouger, dégoulinante.
Ils s'arrêtèrent, apparemment stupéfaits de me trouver là. Jacques apparut enfin.
- Doudou, c'est fini. Lâche ce fusil, tu es en sécurité, viens.
Je me précipitai dans ses bras, pleurant à chaudes larmes. Il me serra contre lui en me caressant la tête comme il l'aurait fait pour calmer une enfant.
- Pourquoi il est parti Tao, pourquoi il m'a abandonnée, dis-moi ? ...
- C'était prévu, On lui avait demandé de s'en aller pour que ceux de la barge ne se doutent pas de notre prochaine intervention et pour endormir leur méfiance.
Je me reculai de nouveau, hors de moi, et je me mis à hurler.
- Mais je rêve ! Et moi, je devenais quoi dans tout ça, bande de salauds !
- Nous étions persuadés que tu allais te tirer avec les plongeurs et te mettre à l'abri, c'était sans compter avec ton sale putain de caractère. Tu ne fais jamais ce qu'on espère !
- Evidemment ça va être encore de ma faute !
Jacques me souriait. Pour lui ma colère était un bon signe. Je refaisais surface et n'avais rien perdu de mon insolence.
- Arrête c'est bon, je te présente le sergent et le radio de l'armée de terre.
- Merci de préciser. J'aurais pu imaginer que c'était la Marine ! Maintenant que vous avez nettoyé le coin, on va peut-être pouvoir reprendre le cours de notre vie.
- Pas tout à fait, me répondit le sergent. Les clandestins ont réussi à fuir par la forêt, alertés par le bruit de l'hélico certainement.
- Ah ça ! C'est sûr qu'ils ont compris ! Il ne faudra pas oublier de féliciter de ma part le couillon qui a mis cette mission sur pied. Il aurait carrément dû leur envoyer une invitation à se tirer avec un délai de 48 heures, ça n'aurait pas été pire !
- C'est le colonel M........qui nous envoie. Je crois qu'il vous connaît....Et demain un Puma vient vous récupérer.
- Elle est bien bonne celle là ! Regarde-moi bien, sergent ! Est-ce que j'ai la tête ravagée par l'épuisement ?
Est-ce que tu penses réellement que je me suis bouffée la santé pendant dix jours pour me tirer maintenant ? Je vais te donner un conseil. T'as une radio, appelle pour lui dire, au colonel, que puisqu' il me connaît, il sait qu'il n'est pas près de me faire monter dans l'hélico. Personne et même pas lui me fera partir d'ici. Et dis-lui que s'il insiste je me casserai à Yaou. C'est le genre de truc qui va le mettre en joie, je le connais. Il va fulminer. Et présente-lui mes amitiés, au colonel. Maintenant, salut ! Je vais me coucher et dormir pendant des heures, ok ?
Ravie d'avoir pu évacuer mon stress à travers ma colère, je plantai là le sergent tout perplexe sur l'attitude à avoir avec moi. Et je laissai un Jacques goguenard en train de se marrer devant ma sortie théâtrale. Je retrouvai mon carbet, m'écroulai sur mon lit et m'endormis enfin !