LA FEMME FLEUVE 13

LA FEMME FLEUVE 13
]L'arrivée de touristes était notre seul lien avec le monde. Par eux j'étais informée des petites et grandes nouvelles ! La guerre dans le golfe, la mort de Gainsbourg....J'apprenais aussi à ne plus croiser les gens mais à les rencontrer, je les écoutais et, comme à mon habitude, je répondais un peu trop franchement à leurs questions.
A plusieurs reprises je fus agressée verbalement par ceux-là mêmes qui m'avaient interrogée, mais sans jamais m'écouter. Ils devenaient alors les procureurs de leur propre morale, essayant de me culpabiliser de l'abandon de mon mari (bien que celui ci m'eût remplacée avec toute ma bénédiction !) et de mes enfants, me jugeant "inexcusable", considérant mon comportement comme " inacceptable" et moi-même "totalement irresponsable". AMEN.!!! Ils devenaient moralisateurs se confortant ainsi eux mêmes dans la certitude qu'ils étaient dans le droit chemin !

Je n'avais pas envie de me justifier, et surtout, je n'avais pas de temps à perdre dans ce genre de procès. Ils étaient différents de moi, grand bien leur fit ! Je n'avais aucune envie d'assurer ma plaidoirie et surtout d'expliquer l'inexplicable. Par chance ils n'étaient pas tous ainsi et je savais que je trouverais tout le réconfort auprès de mes amis si "marginaux" ! Mais pour eux, pas de procès, leur présence en forêt était normale, leur vie débridée également : il était évident qu'ils étaient à leur place puisqu'ils étaient ... des hommes !

Lors d'une soirée je fus mise au pilori par une grenouille de bénitier. Devant le regard implorant de son cocker de mari, qui me suppliait de ne pas prolonger le débat et par compassion pour ce dernier qui, lui, allait repartir avec bobonne, je me détournai et allai m'asseoir auprès de Laurent. La trentaine, guide sur le fleuve, il avait abandonné sa Suisse natale pour donner libre cours à sa passion de l'aventure. Ayant créé des circuits touristiques, il guidait ses clients à travers la région et 3S lui servait de point de chute, dernière étape avant le retour sur Cayenne. C'est ici que je l'avais rencontré et je lui connaissais un goût très prononcé pour les belles gazelles noires, les femmes blanches le laissant indifférent. Nous avions noué une relation amicale.

- Tu as vu ! J'en ai pris plein la gueule, pourtant je te parie cent balles qu'elle va me prendre en photo ! Histoire de se souvenir de moi !
Laurent se mit à rire
- Je ne parie pas, tu n'as pas un radis ! Si tu perds je ne serai jamais payé
- Tu es venu seul ce soir?
- Je suis célibataire en ce moment .Pourquoi ? Tu t'intéresses à moi ?
- Je connais tes goûts ! Garde-toi pour les belles créatures de la forêt. Mais je ne dirais pas non si tu voulais m'embarquer dans une de tes expéditions sur le fleuve.
- C'est drôle que tu me demandes ça ce soir. Dés que j'aurai expédié tout ce petit monde pour Cayenne, je repars à vide d'ici. Si t'es ok je t'embarque et je te réserve une surprise.

Je me fichais de ce que pouvaient penser les touristes qui ne perdaient pas une miette de notre conversation. Ils devaient être persuadés que Laurent ne pouvait être que mon amant. Mais que m'importait ! Que pouvaient-ils savoir des relations qui m'unissaient à ces hommes. Etaient-ils à même de comprendre que nous n'avions pas obligatoirement besoin de l'amour physique pour nous sentir unis ? Leurs jugements étaient obligatoirement réducteurs et, en tout cas, bornés par les limites de leurs propres expériences. Demain ils seraient partis en n'emportant dans leur sac à dos que des souvenirs de touristes.
Quelques jours de dépaysement ne pouvaient suffire à les faire se dépouiller de leur habituel carcan de préjugés dans lequel ils vivaient depuis des années.

La magie de la forêt n'opérait pas toujours. Dommage pour eux qui passaient à coté d'eux-mêmes sans même s'en apercevoir !
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# Posté le lundi 21 avril 2008 05:34

Modifié le mardi 22 avril 2008 14:14

LA FEMME FLEUVE 14

LA FEMME FLEUVE 14
Je ne connaissais toujours pas le but de notre voyage. Ce ne fut qu'installée dans la pirogue et le moteur déjà lancé que j'entendis Laurent hurler à l'adresse de Tao :

- Je l'embarque sur le Tapahonni. Salut !
- T'es malade ! C'est trop dangereux...

Les cris de Taose perdirent dans le bruit du moteur poussé à plein régime. La pirogue s'éloigna rapidement. Je me sentais heureuse et excitée par ce voyage. Je n'aurais jamais pu remonter seule la partie Surinamienne du fleuve que Laurent allait me faire découvrir. Il la connaissait parfaitement ainsi que le peuple Yuka, ethnie noire qui vivait le long de ses rives, dont il parlait le dialecte et avec lequel il avait des liens très étroits.

Nous descendions le Maroni depuis plusieurs heures. Dés que le fleuve sembla s'engouffrer dans la forêt, coté Surinam, Laurent céda le moteur aux deux motoristes que nous avions embarqués dans l'aventure et me rejoignit à l'avant de la pirogue.

Tout était beau, simplement beau, le soleil déclinant inondait la forêt d'une lumière flamboyante, et nous accostâmes devant une somptueuse cascade qui dévalait de la forêt. L'eau, emprisonnée dans des trous naturels en arcs de cercle nous offrait un bain à remous plus vrai que nature.

Les bordures disparaissaient sous des centaines de petites fleurs roses accrochées à du lichen. Le site était paradisiaque, l'eau limpide et beaucoup plus fraîche que le fleuve ; je m'y plongeai, ressentant une telle émotion que quelques larmes roulèrent sur mes joues. Laurent savait ce que je ressentais. Sans un mot il me rejoignit et me serra dans ses bras. Je ne pouvais pas trouver de mots pouvant lui exprimer ma reconnaissance de m'avoir fait cadeau de cet endroit vierge de toute civilisation, resté intact au fil du temps. Je me contentai d'effleurer ses lèvres d'un baiser tendre et amical.

Le voyage se poursuivit. J'étais en permanence émerveillée par les paysages sans cesse différents que nous découvrions. Nous nous arrêtions dans les villages qui bordaient le fleuve. Laurent parlait pendant de longs moments avec les habitants. J'en profitais pour m'approcher des carbets. J'étais fascinée par la beauté de ce peuple.

Les femmes longilignes, musclées, félines et sensuelles, je comprenais pourquoi Laurent était tant attiré par elles. Elles me laissaient approcher, plutôt intriguées. Laurent m'avait expliqué que les Yukas ne vivaient que de chasse, de pêche et de culture. Aucun gouvernement ni aucune organisation internationale ne les avaient jamais aidés ni assistés. Ils vivaient en totale autarcie et manifestement s'en sortaient très bien.
Un jour, lors de l'un de ces arrêts, je m'approchai d'un groupe d'enfants occupés à jouer avec un lézard. Laissant là leur victime, ils firent cercle autour de moi. L'un d'eux passa sa main dans mes cheveux. Ce contact inhabituel pour lui avec une chevelure lisse, assimilée davantage au pelage d'un animal plutôt qu'à celui d'une femme, le fit éclater de rire. Très vite tous voulurent faire de même. Assistant à la scène de loin, Laurent vint à mon secours et fut rapidement la cible de tous les enfants, encore plus excités par la blondeur et la longueur de sa chevelure. Rapidement il succomba sous le nombre de ses petits assaillants et capitula, bras en croix sur la terre, dans un immense éclat de rire .

Nous décidâmes de passer la nuit dans ce village. Une famille nous invita à partager son repas. Du gibier rôti au feu de bois et agrémenté d'une sauce très relevée. Un véritable régal.
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# Posté le lundi 21 avril 2008 05:38

Modifié le mardi 22 avril 2008 17:55

LA FEMME FLEUVE 15

LA FEMME FLEUVE 15
Au petit matin nous reprîmes notre voyage. En fin d'après midi nous décidâmes de faire halte. Laurent partit à la pêche et les deux Yukas s'affairèrent à préparer le bivouac. A quelques dizaines de mètres au-dessus de nous, il y avait un village. Il régnait un curieux silence. A cette heure-ci nous aurions dû avoir droit au concert des perruches amazones, aux cris des animaux de la forêt, à l'appel permanent de l'oiseau sentinelle et au raffut des petits singes.

Seul un martèlement sourd et cadencé nous parvenait et semblait s'amplifier, les deux Yukas l'avait entendu, Laurent aussi. Il revint très vite auprès de moi.

- Ca ressemble au bruit des bongos qui rythment la musique des Yukas.

Comme pour lui donner raison, descendant de leur village en silence vers le fleuve, toute une colonne de femmes vêtues d'habits vivement colorés apparut. Elles avançaient à la même cadence, les mouvements de leurs corps réglés par le bruit des percussions. Débouchant alors sur le fleuve une pirogue approcha. Peinte de couleurs vives dans la tradition des Yukas, elle était conduite par six hommes qui pagayaient. Trois autres, à l'arrière, rythmaient sur les bongos les mouvements des rameurs. Au centre de la pirogue un corps recouvert d'un tissu était allongé. Laurent m'expliqua à voix basse ce qui se passait.

- C'est un mort qu'ils ramènent au village. Plus ils approchent, plus le rythme de la musique va s'accélérer et les femmes vont se mettre à danser.

Effectivement la pirogue accosta, le martèlement des bongos s'accéléra et les femmes s'agitaient maintenant frénétiquement. J'étais tétanisée, rivée à mon rocher, la bouche sèche, émue de partager involontairement l'émotion d'une cérémonie intime de la vie de ce peuple. Les hommes débarquèrent le corps à bout de bras et remontèrent dans la forêt vers leur village.
Laurent se retourna vers moi

- Reste-là. Je fais un saut au village.

La nuit me surprit, toujours sous l'emprise de l'émotion et des images que mon cerveau faisait défiler. La pirogue, les couleurs, la danse .... Je me demandais s'ils allaient enterrer ou brûler le corps du défunt ; il me tardait le retour de Laurent. Il arriva enfin et ne me laissa pas le temps de poser toutes mes questions.

- Comme ils me connaissent ils acceptent que nous assistions à la veillée. Mais tu devras te faire toute petite, ne pas approcher du mort et rester avec les femmes, ok ?
- D'accord

Laurent me prit la main pour m'aider à grimper jusqu'au village. Ce geste me rassura. A peine arrivés, la musique nous enveloppa. Il m'amena vers un groupe de femmes puis s'en alla rejoindre les hommes.
Plusieurs feux de bois éclairaient les carbets découpant les silhouettes des villageois qui martelaient en cadence le sol, soulevant une épaisse poussière. Je ne bougeai pas de peur de commettre une bévue susceptible d'être ressentie comme un affront.

Une petite main frôla soudain la mienne et me ramena à la réalité. Il avait trois ou quatre ans et me regardait en souriant. Il tira sur mon poignet, m'obligeant à m'asseoir, puis il courut vers les femmes qui l'encouragèrent du regard et me ramena une calebasse pleine de poisson mélangé à des grains de manioc.
Il se mit à grappiller avec moi et, tout en mangeant, il me regardait avec candeur.

Une fois rassasié, il se roula en boule entre mes jambes et, la tête posée sur ma cuisse, il s'endormit.
La nuit s'écoulait lentement. De temps en temps, une femme accompagnait d'une mélopée la musique des bongos et cela me plongea dans une sorte de léthargie. Mon corps devint lourd, mes yeux se fermèrent malgré moi et je me sentis envahie par une douce torpeur. Je m'allongeai contre l'enfant et m'endormis.

Au petit matin Laurent me trouva dormant profondément à même le sol, l'enfant toujours lové contre mon ventre.
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# Posté le lundi 21 avril 2008 05:42

Modifié le mardi 22 avril 2008 14:17

LA FEMME FLEUVE 16

LA FEMME FLEUVE 16
De retour à 3S, après avoir subi l'interrogatoire en règle de Tao qui voulait tout savoir dans les moindres détails, et après l'avoir rassuré ,sur mes relations avec Laurent, je repris le cours de ma vie. Qu'elle me semblait déjà loin l'époque où j'habitais Yaou ! Le temps avait atténué les ranc½urs de Xavier qui avait renoué les liens avec 3 S. Pour mon plus grand bonheur, il s'arrêtait régulièrement. Il arriva une après-midi en compagnie d'un jeune homme fraîchement débarqué de métropole. Il nous présenta Hervé comme étant son nouveau guide. Pas très grand mais bien fait, le visage sombre éclairé par un regard pétillant et déterminé. On lui offrit le ti punch autant en signe de bienvenue que pour le tester et connaitre sa capacité de résistance. En pleine forêt on a les tests qu'on peut !

Richard ayant lui-même fait les frais de ce genre d'initiation se marrait d'avance ainsi que les deux autres loustics : la première biture en forêt tout le monde s'en souvient !

A la fin de la première bouteille Hervé commença à donner des signes de faiblesse sous les regards goguenards des autres. J'observais leur petit manège en silence tout en sirotant toujours mon premier verre, je connaissais trop bien les effets secondaires de ce breuvage pour ne pas vouloir suivre les hommes sur ce terrain.

Hervé faisait les frais de cette sorte de bizutage qui n'avait d'autre motivation que celle de vouloir l'impressionner. Il écoutait en silence les autres qui en rajoutaient un maximum, attentif, admiratif même, semblant gober tout ce qui se disait avec une naïveté touchante. Pourtant, de temps en temps, je décelais un léger sourire un tantinet ironique, qui me laissait penser que l'homme n'était pas complètement dupe du manège de ses nouveaux copains. Tao se retourna vers lui.

- Et toi, qu'est-ce que tu sais faire dans la vie ?
- Hier, j'étais photographe, c'était mon job. Aujourd'hui je ne suis plus rien, j'ai tout à apprendre.

Le silence se fit. Les trois autres étaient interloqués par sa réponse brève et nette. J'éclatai de rire.

- Et vlan! En plein dans la gueule, les vétérans du fleuve ! Pas d'esbroufe, pas d'histoire extraordinaire, rien à raconter pour se faire mousser ... Il est super ce petit ! Je sens que je vais l'adorer !
- Ah non ! Toi, tu ne commences pas !
- Pourquoi? Vous êtes vraiment impossibles, c'est incroyable ça ! Ca fait des heures que vous le saouler, dans tous les sens du terme d'ailleurs, et vous voudriez en plus que je la boucle ? Mais regardez le bien, bientôt il vous égalera et même vous dépassera. Je suis prête à faire le pari.

Hervé avait suivi le règlement de comptes sans mot dire, un peu ahuri, se demandant avec quelle curieuse compagnie il allait devoir vivre. Et pour bien le mettre au parfum Tao en remit une couche

- Tu vois, Hervé : ELLE, dit-il en pointant son doigt sur moi, elle la ramène tout le temps, c'est la grande gueule de service, en bref c'est la pire des emmerdeuses, impossible de la faire obéir, c'est une bourrique et elle nous épuise tous !
- Ouais ! Et heureusement que je suis comme ça, parce que, je te le demande un peu, qui pourrait vous supporter ! Il m'en faut du carafon et de l'amour pour rester avec vous bande de ...
- Non ne le dis pas ! On a tous compris, s'exclama Xavier.

Solidarité masculine oblige, les deux autres approuvaient en hochant la tête, les yeux au ciel. Mais contrairement à ce qu'ils escomptaient, ce discours eut l'effet contraire sur le nouveau venu, créant de sa part plus d'intérêt à mon égard que de crainte.
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# Posté le lundi 21 avril 2008 06:56

Modifié le mardi 22 avril 2008 14:19

LA FEMME FLEUVE 17

LA FEMME FLEUVE 17
Comme toujours après avoir trop bu Tao chercha n'importe quel prétexte pour laisser éclater sa colère. Xavier et Hervé repartis pour Yaou, après le repas du soir, il nous demanda de nous préparer à partir à la chasse. J'en étais ravie. Richard n'était pas très emballé, une sortie de nuit avec Tao agressif laissant présager des problèmes. Mais plutôt que de me laisser seule sur le fleuve il décida de venir et sa présence me rassura. Tao revint avec une paire de bottes qu'il me tendit.

- Mets ça !
- Non, je n'en ai pas besoin.
- Comment non ? Je n'ai pas envie que tu te blesses, parce que c'est toi qui vas aller chercher le gibier dans la forêt quand je l'aurai tué et qu'il te faudra escalader la berge et ramper sous les branches ! Tu piges ?
- J'irai chercher tes bestioles, mais pieds nus, comme d'habitude.
- Bordel de bordel ! Explosa t-il, tu me gonfles à toujours discuter, enfile ces bottes et ferme-la, sinon tu restes ici.

Il avait trouvé comment me mettre en rogne : m'obliger à mettre des bottes était toujours un sujet de dispute entre nous. Mais la menace de ne pas les accompagner me fit céder provisoirement.
Dès que nous fumes enveloppés par la nuit dans la pirogue, Tao étant occupé à balayer les berges avec sa lampe frontale, je me déchaussai et planquai les bottes sous le banc. Nous remontâmes lentement le fleuve. L'embarcation s'approchait doucement de la rive. Tao avait cru voir deux points rouges ; ne pas bouger, ne pas parler, premières règles. Je scrutais l'obscurité, il me fallait repérer le gibier si je voulais aller le chercher. Soudain je les vis. Au même instant le coup de fusil les fit disparaître. La pirogue finit sa course dans les branches.

- Richard ! Accroche-toi à une branche, et arrête le moteur. Elle va aller le chercher. Allez, doudou ! Il est juste en face de toi, à deux mètres du haut de la berge, à toi de jouer, je t'éclaire.
- Attends, Tao, fous lui la paix, je vais y aller te le récupérer ...
- Tu ne bouges pas, tu maintiens la pirogue et je veux que ce soit elle, tu m'entends ?
- Ok. C'est bon.

Puis, plus bas, s'adressant à moi :

- Regarde, là, les premières racines, accroche-toi sur elles, je me mets derrière toi, il ne verra pas que tu es pieds nus, et ne t'inquiète pas, si tu passes à la baille je te récupère ...

Je me redressai dans la pirogue, me glissai devant lui et, avec son aide, je réussis à placer mes pieds sur les racines apparentes trop hautes pour y arriver toute seule. Je commençai mon ascension jusqu'en haut du talus qui surplombait le fleuve. Mes pieds nus assuraient mieux les prises. Arrivée au sommet je me mis à palper la terre à quatre pattes jusqu'à ce que mes doigts effleurent le pelage doux et chaud d'un pécari.

- Je l'ai trouvé ! Tué net ! Tu as beau être le roi des emmerdeurs, tu es super doué pour la chasse !
- Allez, tu le ramènes et ne le lâche pas sinon tu plonges pour le repêcher.

La descente s'annonça plus délicate. Les cinq ou six kilos de la bestiole pesaient au bout de mes bras et m'entraînaient en avant. j'avais beau redescendre le plus collée possible à la paroi, rien n'y faisait, je me laissais embarquer par le poids.

- Nom de Dieu ! Mais elle est pieds nus ! Elle finira par me rendre dingue !
- Heureusement que je les ai enlevées sinon il y a longtemps que je serais à la flotte avec ton pécari !

Je me mis à crier.

- Qu'est-ce qu'il y a encore, ronchonna Tao
- J'ai du ramper sur un nid de fourmis et je suis en train de me faire bouffer.
- Balance-le, je le réceptionne, dépêche-toi et plonge dans la flotte tout de suite, s'exclama Richard.

Je précipitai la descente, me délestai de l'animal dans la pirogue et me jetai dans le fleuve, seule manière de me débarrasser des centaines d'insectes qui se régalaient à me dévorer.

Tao et Richard avaient regardé toute la scène de ma descente quelque peu acrobatique en rigolant et mon plongeon final dans le fleuve, me débattant comme une forcenée pour essayer de décrocher ces saletés de fourmis en jurant comme un charretier, finit par remettre tout le monde de bonne humeur. Puis, sans doute pris de remords, ils vinrent à mon secours et m'aidèrent à remonter dans la pirogue, non sans que Tao en profitât pour me serrer de prés. Sa colère du début de soirée semblait avoir disparu. Et même si je m'en défendais, j'éprouvais pour lui un curieux sentiment de tendresse, le seul qui résiste au temps, le seul que l'on peut donner et recevoir sans retenue, le seul qui s'intensifie au cours des jours. Plus que mon frère, jamais mon amant, j'allais être liée à lui par les liens de complicité et d'amour.

Un certain apaisement s'était instauré à 3 S, les touristes arrivaient régulièrement et chacun d'entre nous avait trouvé sa place. Puis un jour Richard décida de partir. Son chemin devait se poursuivre loin de nous, en solitaire. Il décida d'aller plus loin pour vivre d'autres expériences. La nouvelle allait bouleverser l'organisation et j'allais me retrouver seule avec Tao. Je décidai de rejoindre sa mère à Cayenne pour discuter avec elle de l'organisation du camp.

J'étais avec elle depuis quelques jours lorsque la nouvelle nous parvint : de gros problèmes étaient survenus à 3S ! Des clandestins avaient réussi à squatter son site d'orpaillage récemment remis en activité, et menaçaient de brûler le camp afin de récupérer la totalité du site. Je retournai donc rapidement à Maripa.
C'est Jacques, notre ami flic, qui vint me chercher à la descente de l'avion. Il émit tout de suite des restrictions à mon retour.

- Pas d'accord pour que tu retournes au camp Doudou, ils sont de plus en plus menaçants et je ne peux pas assurer votre protection. Alors tu restes à Maripa ou bien tu retournes a Cayenne.
- Non mais tu rêves ! Je suis revenue pour aller là-bas, alors pas question que je reste à ne rien faire. Où est Tao ? Il n'est pas venu me chercher ?
- Il est au dégrade, mais je ne le sens pas sur ce coup-là ! Il commence à être fatigué et il risque de craquer avant que ça ne se tasse.
- Alors tu vois bien ! Raison de plus pour que j'aille là-bas et puis ce n'est pas la peine de discuter des heures. Ma décision est prise.

Je sautai du véhicule à peine arrêté et allai m'installer dans la pirogue sans même dire bonjour à Tao, lui demandant juste au passage :

- Démarre et magne avant que Jacques ne me foute au trou pour m'empêcher de te suivre.
- Bonjour ma douce ! Allez, ok, on se casse et advienne que pourra !

Je lançai un coup d'½il à Jacques qui nous regardait man½uvrer et partir. Il secouait la tête, les sourcils froncés, le regard inquiet. De toute évidence j'allais au devant de gros problèmes et lui seul en avait la certitude à ce moment-là.

# Posté le lundi 21 avril 2008 07:28

Modifié le mercredi 23 avril 2008 14:42