A plusieurs reprises je fus agressée verbalement par ceux-là mêmes qui m'avaient interrogée, mais sans jamais m'écouter. Ils devenaient alors les procureurs de leur propre morale, essayant de me culpabiliser de l'abandon de mon mari (bien que celui ci m'eût remplacée avec toute ma bénédiction !) et de mes enfants, me jugeant "inexcusable", considérant mon comportement comme " inacceptable" et moi-même "totalement irresponsable". AMEN.!!! Ils devenaient moralisateurs se confortant ainsi eux mêmes dans la certitude qu'ils étaient dans le droit chemin !
Je n'avais pas envie de me justifier, et surtout, je n'avais pas de temps à perdre dans ce genre de procès. Ils étaient différents de moi, grand bien leur fit ! Je n'avais aucune envie d'assurer ma plaidoirie et surtout d'expliquer l'inexplicable. Par chance ils n'étaient pas tous ainsi et je savais que je trouverais tout le réconfort auprès de mes amis si "marginaux" ! Mais pour eux, pas de procès, leur présence en forêt était normale, leur vie débridée également : il était évident qu'ils étaient à leur place puisqu'ils étaient ... des hommes !
Lors d'une soirée je fus mise au pilori par une grenouille de bénitier. Devant le regard implorant de son cocker de mari, qui me suppliait de ne pas prolonger le débat et par compassion pour ce dernier qui, lui, allait repartir avec bobonne, je me détournai et allai m'asseoir auprès de Laurent. La trentaine, guide sur le fleuve, il avait abandonné sa Suisse natale pour donner libre cours à sa passion de l'aventure. Ayant créé des circuits touristiques, il guidait ses clients à travers la région et 3S lui servait de point de chute, dernière étape avant le retour sur Cayenne. C'est ici que je l'avais rencontré et je lui connaissais un goût très prononcé pour les belles gazelles noires, les femmes blanches le laissant indifférent. Nous avions noué une relation amicale.
- Tu as vu ! J'en ai pris plein la gueule, pourtant je te parie cent balles qu'elle va me prendre en photo ! Histoire de se souvenir de moi !
Laurent se mit à rire
- Je ne parie pas, tu n'as pas un radis ! Si tu perds je ne serai jamais payé
- Tu es venu seul ce soir?
- Je suis célibataire en ce moment .Pourquoi ? Tu t'intéresses à moi ?
- Je connais tes goûts ! Garde-toi pour les belles créatures de la forêt. Mais je ne dirais pas non si tu voulais m'embarquer dans une de tes expéditions sur le fleuve.
- C'est drôle que tu me demandes ça ce soir. Dés que j'aurai expédié tout ce petit monde pour Cayenne, je repars à vide d'ici. Si t'es ok je t'embarque et je te réserve une surprise.
Je me fichais de ce que pouvaient penser les touristes qui ne perdaient pas une miette de notre conversation. Ils devaient être persuadés que Laurent ne pouvait être que mon amant. Mais que m'importait ! Que pouvaient-ils savoir des relations qui m'unissaient à ces hommes. Etaient-ils à même de comprendre que nous n'avions pas obligatoirement besoin de l'amour physique pour nous sentir unis ? Leurs jugements étaient obligatoirement réducteurs et, en tout cas, bornés par les limites de leurs propres expériences. Demain ils seraient partis en n'emportant dans leur sac à dos que des souvenirs de touristes.
Quelques jours de dépaysement ne pouvaient suffire à les faire se dépouiller de leur habituel carcan de préjugés dans lequel ils vivaient depuis des années.
La magie de la forêt n'opérait pas toujours. Dommage pour eux qui passaient à coté d'eux-mêmes sans même s'en apercevoir !




