LA FEMME FLEUVE 8

LA FEMME FLEUVE 8
Les journées suivantes furent calmes. Xavier me laissa seule quatre jours durant. Il conduisit un groupe de touristes vers le Mont Attachi-Baccha pour les initier à la forêt . Je profitai de ces instants de liberté pour renforcer mes rapports avec les indiens . Ils étaient trois couples et un enfant. Je passais mon temps assise à côté d'eux , à regarder les femmes tisser des perles et les hommes faire de la vannerie .Tant que ma présence restait discrète, je sentais qu'elle ne les gênait pas . Je respectais les distances qu'ils m'imposaient sachant qu'elles s'atténueraient avec le temps. Je ne voulais rien précipiter. J'avais l'éternité devant moi .

C'est ainsi que le temps s'écoulait paisiblement . Je m'aventurais de plus en plus loin dans la forêt avec les indiens ou avec Xavier, toujours pieds nus. J'apprenais avec eux à reconnaitre les arbres et les plantes médicinales, à distinguer les araignées sur les troncs, les chenilles colorées au sol qui vous donnent des fièvres épouvantables au moindre contact, à déceler la présence des serpents avant même de les avoir vus.
Je ne me lassais pas de la découverte de tous ces trésors. Mais c'était sur le fleuve que j'éprouvais mes plus fortes sensations dans une sorte d'osmose parfaite .

Tao nous rendait souvent visite. Son approche avait quelque chose de déroutant, me mettant souvent mal à l'aise. Le regard qu'il posait sur moi me semblait à la fois affectueux et, malgré tout, inquiétant. Cette après- midi-là, alors que je somnolais dans mon hamac, j'entendis le moteur de la pirogue de 3S. L'instant d'après Tao était devant moi, accompagné d'un inconnu. Xavier nous rejoignît et s'exclama :

- 3S qui nous rend visite, quel honneur !

Ca commençait bien. J'avais le sentiment que cela allait empirer.

- Bienvenue à Yaou !

Ca, c'était mon côté mondain qui ressortait. J'espérais surtout calmer les esprîts. Tao nous présenta le nouveau, son futur guide à 3 S. D'un physique agréable il dégageait de cet homme une grande force. Brun, basané, le regard sombre, large d'épaules, il n'en fallait pas plus pour que Xavier prit ombrage de sa preéce sur le fleuve. Je souriais intérieurement de la réaction de ces deux hommes, l'un considérant que j'étais sa chasse gardée et l'autre, tres peu impressionné, voulant s'affirmer auprès de tous comme étant l'un des notres. Le nouvel arrivant s'empressa de me demander :

- Salut ! Tu vis ici tout le temps ?
- Oui ...Enfin... Pour le moment !

Xavier et Tao dressèrent l'oreille. Le premier venait de comprendre que je le quitterais un jour, le second que je serais libre, et même Richard me regardait d'un drôle d'air. C'était le bouquet. Je n'étais pas au bout de mes surprises.

Se campant devant Xavier, Richard lui lança un défi. Piqué au vif, ce dernier accepta. Ils allaient s'affronter au tir à l'arc. Richard avait un arc très puissant et Xavier disposait d'un arc indien efficace uniquement sur une petite distance,

- Et l'enjeu, c'est quoi ?

Mais pourquoi avais-je posé cette question, moi ?

- Toi, répondit Richard en me regardant.

J'étais estomaquée. Je vivais la scène d'un mauvais film de série B dans lequel des voyous allaient jouer une nana au poker ou aux dés, en l'occurrence à l'arc . J'explosai littéralement et verbalement dans la foulée

- Mais vous vous croyez où, les mecs ? A la foire du trône ? XAVIER tu ne vas pas faire ça quand même ?
- Si, je vais le faire et tu ne bouges pas. Tu dis rien. C'est comme ça ici, et même si tu ne comprends pas les règles, tu les acceptes ! Le plus fort gagne, c'est tout simple.
- Ben voyons !

Que n'y avais-je pensé plus tôt ? C'était tellement évident ! Je fulminais. Mais malgré moi j'étais bien obligée de me rendre à l'évidence. Sur ce territoire la "blanche" étant très très rare, à part quelques touristes, (une pour 30 mecs), les pauvres doudous devaient se battre pour survivre ! Ma colère s'apaisa néanmoins devant le spectacle de l'affrontement des deux hommes. Il dura plus d'une heure, j'en oubliai que j'en étais l'enjeu et je pris un plaisir d'esthète à voir évoluer les deux adversaires si beaux et pourtant si différents.

Xavier, fin, élancé, dégageait pourtant une énorme impression de force due à sa détermination, sa concentration et au calme qu'il affichait. Richard était plus massif, les cheveux noirs et bouclés, un torse puissant, des muscles d'athlète. Il donnait l'impression d'être invulnérable, si ce n'était un regard triste signe apparent d'un passé qu'il avait encore en lui. Tao s'assit à mon côté. J'avais la sensation qu'il devinait toutes mes pensées. Il m'agaçait et m'intriguait à la fois. L'avenir allait confirmer que, bien que les relations que nous allions entretenir seraient complexes, elles allaient être très intenses !
Richard revint vers moi tout sourire.

- Je t'ai gagnée, mais sois tranquille, je n'ai jamais forcé une femme à me suivre. J'attendrai !

Encore un qui ne doutait de rien ! Il allait attendre, pas question pour moi de céder a cette mascarade, et si j'allais vers lui un jour, ce serait de mon bon vouloir. Sa présence sur le fleuve allait me compliquer la vie, je le sentais. Pas vraiment insensible à son regard, j'allais devoir me défendre de plonger dans une romance. Il avait le même âge que moi, à deux ans près, et c'etait là tout le danger. Si Xavier était une parenthèse dans ma vie à cause de notre différence d'âge, Richard risquait d'être une continuité qui pouvait m'enlever toute liberté. Donc, gagnée ou pas, j'étais libre et il n'était pas question que qui que ce soit vienne me dire ce que je devais faire.
Tao avait compris tout le chaos qu'il y avait dans ma tête. Debout, face à ces deux hommes que j'affrontais, il trouva le moyen de me prendre par les épaules et me murmura :

- Alors, Doudou, lequel ? Choisis ! Vas y ! Mais je vais te dire, c'est à moi et à moi seul que tu appartiendras un jour !

Je me dégageais vivement et lui fis face.

- C'est moi qui décide, et moi seule ! Alors c'est bon ! Tu me lâches !

La tension était montée d'un cran et Xavier eut la bonne idée de proposer le ti-punch pour fêter la victoire du nouveau sportif. Il avait la défaite facile sachant que je restais avec lui, mais ce qu'il ne savait pas encore c'est que j'avais tiré un enseignement esentiel de la forêt et du fleuve, celui de plus jamais faire de concession à la vie, si ce n'est celle que mon coeur me dicterait.



(Tout droits de reproduction réservés - dépôt SACD)





# Posté le jeudi 17 avril 2008 10:02

Modifié le samedi 19 avril 2008 07:32

LA FEMME FLEUVE 9

LA FEMME FLEUVE 9

Plusieurs mois s'étaient ainsi écoulés depuis mon retour à Yaou. Petit à petit, à force de jours entiers passés à leur contact, les liens tissés avec les Indiens devinrent plus étroits.

Un matin, Kouliaoukou et Ilina décidèrent de me tatouer. Elles avaient déjà préparé le liquide issu d'un fruit, le genipa, qui a la particularité de noircir au contact de la peau permettant de dessiner des tatouages qui résistent un certain temps.
Ilina prépara deux petits bâtons qu'elle entoura de fil. Puis les deux femmes s'assirent côte à côte, me prirent un bras et commencèrent à dessiner. Délicatement Ilina traçaient des motifs symboliques, qui allaient nécessiter vingt-quatre heures de séchage.

Je la regardais. Elle était d'une grande beauté, les yeux étirés comme une asiatique, un visage à l'équilibre parfait, en apparence hermétique mais qui soudain s'illuminait d'un merveilleux sourire, comme ça, pour rien. Comme je me sentais proche d'elle dans ces moments là ! Au jour le jour j'apprenais à vivre non comme eux mais avec eux.
Je fus tirée de mes rêveries par l'agami apprivoisé qui se gavait du liquide du tatouage. Ilina le chassa tandis que Kouliaoukou éclatait de rire et m'expliquait :

- Ipoc ! Ipoc! Ipoc, dit elle (c'est bon, c'est bon).

Les jours passaient et nos voisins de 3S nous rendaient visite régulièrement. Je me laissais faire en écoutant les exploits de Richard : l'Afrique, les plates-formes pétrolières, les requins, les hors-bords, les voitures de course, la chasse à l'arc ... C'était à la fois Rambo et Mad Max. Dans ces moments-là, j'évitais de le regarder afin qu'il ne puisse déceler le doute dans mes yeux. C'était un homme de 42 ans qui me faisait face et je trouvais dans ses récits quelque chose de pathétique, comme un écran de fumée qui voulait cacher une réalité beaucoup plus triste, plus grave. Je commençais à éprouver de la tendresse pour lui et, fidèle à mes convictions basées sur la liberté, je m'en défendais, ayant même la dent dure à son encontre bien souvent. Je ne voulais pas céder un pouce de terrain à l'émotion ou à des sentiments autres que l'amitié que je n'arrivais pas à gérer complètement ni à vivre pleinement, me sentant trop fragile près de lui.

De temps en temps, nous leur rendions visite à notre tour, pour passer la soirée avec leurs touristes. Leur camp, construit au bord du fleuve, était entouré d'hibiscus. Le carbet d'accueil était agrandi par une rotonde et c'est là que nous nous retrouvions tous pour sacrifier au rituel du Ti-Punch. Les soirées y étaient extraordinaires. Nous parlions des indiens aux métropolitains de passage, nous commencions, Richard et moi-même à posséder une solide connaissance de leur vie et de leurs coutumes.

Ces discussions passionnantes nous menaient très avant dans la nuit, dans la chaleur moite et la lumière doucement tamisée de la lune. L'irréel de l'instant faisait remonter en nous ce qu'il y avait de plus enfoui. Cette métamorphose s'opérait également sur les touristes, aucun d'eux ne repartait jamais tel qu'il était arrivé. C'était la magie de l'Amazonie.

Et je terminais immanquablement la soirée dans le fleuve, me laissant bercer par ses remous. Je laissais mon corps partir à la dérive jusqu'au rocher où j'avais l'habitude de me prélasser de nuit comme de jour, et là, étendue, j'écoutais les bruits nocturnes de la forêt. Souvent j'avais droit au concert des singes hurleurs, hurlements profonds qui se répercutaient d'une rive à l'autre, intenses et prenants. Ils me provoquaient toujours la même sensation d'apaisement total et la confirmation que j'étais bien là où je devais être. Sereine, il ne me restait plus qu'à rejoindre le dégrade et aller dormir dans mon hamac.
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# Posté le jeudi 17 avril 2008 11:33

Modifié le mardi 22 avril 2008 14:07

LA FEMME FLEUVE 10

LA FEMME FLEUVE 10
Au fil du temps je me rendis compte que des prétendues touristes, arrivées seules à Yaou, n'étaient rien d'autres que des anciennes maîtresses de mon cher Xavier. Pas vraiment en colère mais plutôt surprise. L'infidélité de l'homme, je ne l'avais jamais connue. Et l'une de celles qui venaient de débarquer ce jour-là, malgré les explications vaseuses de Xavier, je ne fus pas longue à comprendre le pourquoi de sa présence au village. Amusée de son regard franchement gêné, j'eus un réflexe de solidarité. Après l'avoir amenée seule au dégrade, nous mimes les choses à plat, franchement et amicalement.

- Ecoute ,je sais pourquoi tu es ici.
- Désolée mais il ne m'avait pas dit qu'il était avec toi.
- Peu importe, cela fait déjà quelque temps que j'ai compris, il est incroyable ! Mais cela n'a plus d'importance. J'ai envie de reprendre ma liberté alors, pour tout te dire, ça m'arrange. Voilà, tu vas aller au mont Atachi Baccha avec lui pendant quatre jours ; profites-en bien ! Tu as ma bénédiction. Moi j'en profite pour aller à 3 S. Mon amie Claude y est en ce moment et j'ai très envie de la revoir. Alors pendant que vous vous envoyez en l'air tous les deux, moi je file, ok ?
- T'es sûre ?
- Oui, et en plus j'imagine sa tête quand il va s'en rendre compte. Et quand on parle du loup il se pointe ! Regarde la tête qu'il fait à nous voir discuter ensemble !
- Il doit croire que tu vas lui faire une scène, non ?
- Et bien non ! Je m'en fous totalement ! Laissons le croire qu'il me roule dans la farine, je ne veux pas qu'il comprenne tout de suite que je vais dès demain à 3 S.

Le lendemain matin, alors qu'ils partaient tout les deux et s'engageaient dans le layon, elle se retourna pour me faire un petit signe de la main et nous échangeâmes un sourire complice que Xavier surprit ! Son regard étonné nous fit éclater de rire toutes les deux et c'est avec un haussement d'épaule que je le vis disparaitre dans la forêt.

Je cavalai chercher Kalaipa pour embarquer sur la pirogue. Direction 3 S. C'est à mi-chemin qu'une pluie diluvienne comme seule l'Amazonie en détient le secret s'abattit sur nous. Je n'arrêtais pas d'écoper, nous étions trempés jusqu'aux os. A hauteur de 3S, je lui fis signe d'accoster. Après lui avoir expliqué que j'allais rester ici au moins trois jours, il décida d'attendre la fin du déluge dans le carbet de Kuya et moi, dégoulinante, je grimpai en courant les marches du dégrade pour rejoindre Tao et sa mère. Je les trouvai sous la rotonde, attablés avec quelques touristes et Richard. Claude, tout sourire, heureuse elle aussi de me revoir, me salua.

- Alors la miss, toujours vivante ? Ni Xavier ni la forêt n'ont eu raison de toi, me dit-elle en riant.
Intrigués, les touristes m'observaient, se demandant d'où je pouvais bien sortir, complètement trempée, le T-shirt collé comme une deuxième peau, pieds nus, encore plus sauvage que la pire des sauvages.
-T'as vu à quoi tu ressembles, grogna Tao
- Bonjour toi, toujours aussi gracieux à ce que je vois mon doudou !
- Hum ouais ... Il est où Xavier ?
- Il fait don de son corps au Mont Attachi !
- Sans blague, la nénette que j'ai vue passer hier ?
- Ouais ! Super sympa en plus... Donc c'est pour ça que je me pointe et puis tu me manquais, toi et tes grognements !

Sa mère riait autant à nos échanges de mots doux qu'en voyant les têtes des touristes, un peu désorientés par nos propos. Le temps avait fait ce qu'il devait faire, de l'amitié était née de nos rencontres et même si je savais que les sentiments que me portait Tao étaient très complexes, j'en étais venue à lui porter une affection intense. J'éprouvais pour lui une grande tendresse, mais nos rapports ne furent jamais simples, un peu comme une joute dans laquelle on s'affrontait, liés par une complicité et une affection réelles.

Richard avait été le témoin de cette évolution et, nous connaissant bien tous les deux, il avait un petit sourire. Ce jour-là, sachant que le jeu avait commencé entre nous, je lui envoyai un clin d'½il et je m'assis à ses cotés, repoussant sans ménagement la nana qui se collait à lui. Puis je pris le temps de faire le tour de la table, regardant tous les touristes les uns après les autres en leur disant bonjour. Juste face à moi se trouvait un homme. L'HOMME. Le choc visuel en premier lieu, puis le choc viscéral quand il posa son regard sur moi ! Un éclair aurait coupé la table en deux à cet instant que cela n'aurait rien eu d'étrange, une pure alchimie venait de se créer entre nous, une boule de feu, rouge de passion, venait de nous foudroyer.

Je pense qu'à cet instant les vibrations de nos corps ont été perçues par tous. J'avais déjà compris que cette rencontre ne se limiterait pas à un simple échange de regards. Tao également, qui me connaissait si bien et auquel il suffisait de lire sur mon visage ce que je laissais transparaître d'une façon aussi impudique. Ni l'un ni l'autre pouvant détacher nos regards, deux corps qui frémissaient de la même envie, l'oubli total de tout ce qui nous entoure et la promesse muette de se retrouver pour s'aimer.

C'était un ancien Marine's Américain, originaire de Pennsylvanie, qui accompagnait un scientifique du Muséum de Boston, pour l'escorter en forêt et le ramener sain et sauf .Tâche relativement ardue, vu que notre gentil prof de sciences passait son temps à se paumer, le nez en l'air à la recherche d'un papillon femelle très rare et qui faisait défaut à la collection du Muséum

Le soir même, nous nous retrouvions et une nuit de plaisir s'ensuivit. Vince était au-delà de mes espérances et me confirmait que j'allais quitter Xavier sans peine ni douleur, J'ai vécu avec cet homme des instants très forts, très intenses, et j'ai pu constater que dans des moments très intimes, il n'y avait aucune difficulté pour communiquer, le langage des mains et des yeux étant vraiment le langage universel !
Alors que son départ se précisait il lui vint la mauvaise idée de vouloir m'embarquer avec lui aux USA. Ne parlant pas un mot d'anglais, je fis appel à Richard qui contrairement à moi parlait parfaitement cette langue et même à ma grande stupeur l'américain ! Pendant quelques instants de discussion acharnée je vis Vince baisser la tête et capituler tristement.

- Tu lui as dit quoi, Richard ?
- Je lui ai dit que tu ne pouvais pas partir avec lui et que même si tu étais libre tu ne pouvais pas le suivre !
- Et pourquoi tu as dit ça ? Je suis libre, rien ne m'empêche de faire mon sac et de le suivre ?
- Non ! Ta vie est ici, avec les hommes de la forêt et du fleuve ! C'est là qu'est ta vie, avec nous !

Il avait raison. Je n'étais pas prête à vivre autre chose que cette passion pour ce pays et ses hommes. Mais c'est la main de Richard posée sur mon épaule en signe de protection qui sut convaincre Vince et lui faire comprendre que notre très belle aventure se terminait à l'instant présent.

Deux chemins de vie s'étaient croisés le temps d'une courte passion et chacun continuait sa route en ne gardant que le souvenir du meilleur de l'autre.
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# Posté le vendredi 18 avril 2008 06:23

Modifié le mardi 22 avril 2008 14:10

LA FEMME FLEUVE 11

LA FEMME FLEUVE 11
Dès mon retour à Yaou, j'informai Xavier de ma liaison avec Vince. Le mensonge ne faisait pas partie de ma vie et je me devais donc de lui dire la vérité. Sa réaction fut celle de tout homme qui trompe sans problèmes de conscience mais réagit très mal en apprenant qu'il est trompé lui-même ... Après une longue conversation j'arrivais à lui faire comprendre que je ne le quittais pas pour un autre homme mais pour retrouver une liberté dont j'avais grandement besoin pour continuer mon chemin. Et au petit matin il accepta ma décision. Une page de ma vie se tournait, sans tristesse et sans nostalgie. Je quittai Xavier et Yaou pour aller à 3S.

A peine arrivée, je me précipitai auprès de Claude, j'éprouvais un besoin intense de la retrouver et de lui parler.

- Alors, ma grande, tu as réussi à t'échapper de Yaou ?
- M'échapper n'est pas le terme exact. Je suis partie, mais pour des raisons plus profondes qu'une simple rupture avec Xavier. Peut être parce que je suis prête à vivre autre chose ....

Claude me comprenait parfaitement .Sa vie entière n'avait été que remises en question et combats permanents. En Afrique d'abord, pour s'imposer en tant que femme chef d'entreprise après le décès accidentel en avion de son mari, et maintenant ici ,en Guyane, après avoir perdu son second mari lui aussi dans un accident d'avion et sa fille dans un accident de voiture. Il ne lui restait que son fils Tao et c'est avec lui et pour lui, malgré la fatalité qui semblait s'acharner sur elle, qu' elle avait relevé la tête et s'était battue pour mener à son terme cette idée que tout le monde jugeait complètement folle, d'un tourisme sauvage en pleine forêt, et réaliser ce camp.

Pendant 10 ans elle avait dû lutter contre l'environnement mais également contre les préjugés des hommes. Finalement, elle avait réussi à créer 3S et l'attachement qu'elle avait pour ce camp était disproportionné au regard des ressources financières qu'il lui procurait.

C'était purement sentimental, comme un dernier défi à la vie, un pied de nez à la raison. Elle avait réussi là où tous lui avaient prédit le plus cuisant des échecs. 3S était le résultat de 10 ans d'acharnement et je me sentais déjà contaminée par l'amour insensé qu'elle éprouvait pour cet endroit.

Ce que j'ai le plus aimé chez Claude, Xavier, Tao ou Richard c'était leur véritable et sincère attachement à ce fleuve et cette forêt, ce combat qu'ils menaient par amour pour la Guyane et les indiens, et même s'ils étaient différents dans leur approche, ils faisaient partie de la même famille d'esprit. Amis et ennemis parfois. Mais dans les coups durs l'ami prenait toujours le dessus. Bien sûr, aux yeux de notre société, ils pouvaient paraître rustres, machos, irrespectueux vis à vis des femmes. Tout cela était faux, ils étaient de la race des aventuriers, de ceux qui connaissent le prix des sacrifices, la noblesse des sentiments et de l'honneur. Rien à voir avec les critères de notre civilisation prétendument évoluée. Leurs codes de vie à eux étaient à l'image de cette vie sauvage, qui ne laissait aucune place à la médiocrité de l'être humain. C'était une vie qui ramenait l'homme à l'essentiel, à sa propre vérité. Et je ne me suis jamais sentie aussi femme, aussi aimée et protégée que lorsque j'étais auprès d'eux.
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# Posté le vendredi 18 avril 2008 08:22

Modifié le mardi 22 avril 2008 14:12

LA FEMME FLEUVE 12

LA FEMME FLEUVE 12
Je passais quelques jours tranquilles à faire le tour de mon nouveau point d'attache, à prendre mes repères, et de grands moments avec Candido qui me parlait des indiens, des hommes blancs, du fleuve, des animaux ou des orchidées. Je me sentais bien en sa compagnie. Il avait un respect profond de la femme qu'il considérait comme l'aboutissement d'une vie d'homme et non comme un objet de convoitise occasionnel.

Son regard était sincère, à la fois admiratif et indulgent, toujours empreint de considération. Pétri de bon sens, il ne devait ce qu'il était qu'à lui même. Autodidacte, il avait su s'élever et se détacher de sa condition originelle sans subir aucune autre influence que celle de son environnement habituel, c'est à dire la nature.
Il m'avait prise sous sa protection, de loin, comme un petit animal auquel il fallait tout apprendre. Je m'asseyais par terre sous son carbet, face à lui, comme une élève devant son professeur. Mais là, en pleine forêt, il n'y avait ni craie ni bureau. Ce que je recevais de cet homme, c'était l'enseignement de la vie. Il craignait pour moi avant tout que les blancs ne me fassent du mal, qu'ils essayent de me façonner à leur image.

J'ai passé beaucoup de temps avec lui et puis un jour il m'annonça qu'il allait partir. J'encaissai mal l'annonce de son départ prochain. Pour atténuer mon désarroi il me proposa de m'installer dans son carbet. Le dit carbet était un invraisemblable bric-à-brac dans lequel trônait une multitude de bocaux renfermant mygales, serpents, vers énormes, chauve-souris, et j'en passe..., tout ça conservé dans du formol. Je n'ai jamais su comment il avait fait pour récupérer le formol ! Candido se contenta de me dire, lorsque je lui posai la question, qu'il n'était pas utile qu'il m'y réponde ! J'avais peine à croire que je pourrais fermer l'½il dans cet environnement. Mais peut être qu'une fois passé le premier instant de répulsion, m'habituerais-je à ce nouveau cadre. Un instant je songeai au mobilier, aux objets et aux tableaux que j'avais laissés en France. Cette évocation me fit sourire. Mais je n'éprouvais aucun regret, je m'étais complètement sevrée de tout désir matériel.

Candido partit 15 jours après. Il me manquait. Je pensais à son enseignement, à ses conseils. Il n'avait jamais cherché à m'inculquer une manière de penser ou de faire. Il m'apprenait simplement, par la connaissance de l'environnement, à prévenir le danger. Claude avait mal réagi au départ de Candido. Elle savait que l'une des pièces maîtresses de l'édifice venait de se détacher et qu'elle ne la remplacerait pas. Par son calme, sa sagesse, sa sérénité et sa force mentale, Candido avait très souvent dénoué des situations qui auraient pu dégénérer gravement. Grâce à sa présence à 3 S, Claude savait son fils protégé, surtout de lui- même.

J'allais remplacer Candido auprès de Tao et lui servir de garde-fou dans bien des circonstances, mais ça, je ne le savais pas encore !
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# Posté le lundi 21 avril 2008 05:25

Modifié le mardi 22 avril 2008 14:13