Après un atterrissage spectaculaire sur une piste en terre battue je rejoignis l'embarcadère des pirogues, étape de mon voyage. J'y vis un jeune homme adossé à un énorme manguier qui manifestement devait servir de point de rendez-vous habituel. Je crus un instant qu' il s'agissait de Xavier. Claude alla l'embrasser et lui présenta son groupe d'américains.
- Chantal, je te présente Tao, mon fils, me dit-elle.
Nous échangeâmes une poignée de main. Il avait une façon de me dévisager qui ne cédait en rien à celle de sa mère.
- On l'emmène avec nous ?
- Non, elle attend Xavier
- Alors, on se reverra tous les deux. Salut !
Il me laissa, un sourire au coin des lèvres. Tout le groupe embarqua dans une magnifique pirogue, les américains casés tant bien que mal, Tao au moteur et Claude à l'avant. Je la regardai partir avec regrets ; j'aurais aime rester avec elle. Comme si elle avait lu dans mes pensées, elle se retourna au même moment et m'adressa un petit signe de la main en hochant la tête, comme pour me dire : à bientôt ma grande !
Seule j'allais me réfugier à l'ombre du manguier pour attendre Xavier. Ici j'allais découvrir que régnait chez les habitants sinon un certain je-m'en-foutisme du moins beaucoup de nonchalance, alors un petit retard d'une heure...
Enfin il arriva, tout sourire, flegmatique, sûr de lui, beau, très beau gosse, mon futur guide. Mais je n'aurais pas donné le bon dieu sans confession à cet homme au visage angélique.
Il prit mon sac et me demanda de le suivre. En comparaison avec la pirogue qui avait emmené mes compagnons de voyage, je crus m'asseoir dans une maquette. Petit bateau, petit moteur, l'aventure avec un grand "A" venait de commencer réellement.
Après un quart d'heure de navigation sur le Maroni que nous remontions tout en longeant la rive du Surinam, nous bifurquâmes sur l'Inini. Nous entrions dans la forêt. Je me sentais en harmonie avec ce pays, sans aucune peur, en totale confiance. Ce fleuve opaque et sombre, ce défilé ininterrompu d'arbres de plus de trente mètres de haut qui bordaient chaque rive, ces rochers blancs surgissant de l'eau ça et là, le soleil qui inondait ce spectacle...
Tout cela je l'avais déjà vécu. Où ? Quand ? Je ne le savais pas. Ce fleuve, cette forêt dans laquelle j'allais m'immerger ne provoquaient en moi aucune de ces appréhensions que normalement j'aurais du éprouver. Je ne m'étais pas trompée de destination.
Toute en confiance, j'en appréciais d'autant l'habileté de mon pilote à faire évoluer sa pirogue à travers les rochers. Malgré tout, nous embarquions des paquets d'eau que je n'avais pas encore le réflexe d'écoper. Le fleuve devenait torrent, violent et tumultueux, dans ce cheminement étroit ou les eaux contrariées et furieuses refusaient de se laisser dominer. Je pris le temps de regarder le camp de Claude que nous croisions.
Soudain je le repérai, caché derrière un arbre, immobile pour ne pas signaler sa présence, je le fixai et le saluai d un geste en lui souriant.
- Tu le connais,
- Je l'ai rencontré tout à l heure, j'ai voyage avec sa mère. Pourquoi ?
Sa réponse ressembla à un avertissement.
- Le loup s'est mis en chasse.
- Et je suppose que le gibier, c'est moi ?
- Oui.
J'aurais du ressentir une violente colère à être ainsi l'objet d une convoitise aussi vulgairement exprimée. Pourtant je me surpris à éprouver de la compréhension pour ces deux lascars. Voire même un certain plaisir à être ainsi convoitée. Un peu surprise par ma propre réaction je compris que le long parcours qui allait m'amener à faire connaissance avec moi-même venait de commencer et c'est en souriant que je me retournai pour planter mon regard dans celui de mon guide. De toute évidence ce n'était pas que dans les layons de la forêt que celui-là allait me faire connaitre la grande aventure.
Cela avait au moins le mérite d'être clair. A l'évidence les mecs ici ne faisaient pas dans la dentelle. J' en conclus qu'il allait falloir très rapidement me faire à cette situation, d'autant que j'allais vivre dans un milieu composé uniquement de mâles pour lesquels la femme ne semblait être qu'une femelle à traquer, piéger, et consommer. Le discours sur l'égalité des sexes ou le militantisme M L F n avait pas cours ici. J'allais devenir la faiblesse de ces machos, plus femme que jamais, et en les confortant dans leur impression de supériorité, sans jamais mettre en doute la virilité triomphante dont ils faisaient état, profitant ainsi du meilleurs d'eux mêmes. La traque pouvait donc commencer, le gibier n'était pas effarouché. Au contraire, très intrigué et prêt à être piégé...
Le voyage se poursuivit dans le calme. Sans raison apparente, alors que nul obstacle ne semblait gêner notre progression, Xavier zigzaguait d'un côté à l'autre du fleuve. Je m'en étonnai.
- C'est pour éviter les rochers.
- Mais quels rochers ? Je ne vois rien.
- Le danger ne vient pas de ce que l'on voit, mais toujours de ce que l 'on ne voit pas. C'est le propre de ce pays.
Je commençais mon apprentissage. Un dernier méandre et nous arrivâmes. Une indienne qui lavait sa vaisselle dans le fleuve s'enfuit à notre approche. J'étais une étrangère, une intruse, et son attitude était normale.
Les indiens, pacifiques mais distants à l'égard des étrangers, m'accueillirent gentiment sans toutefois se départir de la réserve habituelle à l'égard de tous ceux qui ne sont pas de leur race. Cela ne me gêna pas, je ne me sentis ni exclue, ni rejetée mais simplement différente. Je savais qu'il me faudrait plus de quelques jours pour parvenir à être intégrée dans le village.
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