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P R E F A C E



Voisins de village, je fréquentais assidûment sa maison dont la porte et la table étaient toujours ouvertes. Les amis s'y pressaient, de toutes cultures, de tous horizons. Nous nous sentions bien dans cette grande et chaleureuse demeure de pierre cernée par les bois et les champs, au c½ur de la campagne dauphinoise.

Nous passions là de mémorables soirées à refaire le monde ou simplement à battre les cartes en sirotant un whisky. C'était une arche de Noé où toutes sortes d'animaux et de gens vivaient dans l'harmonie, une maison de liberté que chacun pouvait fréquenter à loisir sans qu'on lui posât une seule question ou qu'on émît le moindre jugement. On rajoutait simplement une chaise autour de la table à l'ami de passage, pour partager avec lui le plat de « spaghetti à la tomate » ou le « poulet aux quarante gousses », les deux fameuses « spécialités » de la maîtresse de maison !

Nul doute, comme elle le reconnaît dans les pages qui suivent, que personne n'est jamais arrivé avec l'intention de participer au festin du siècle ! Etait-elle assurée, dans ces conditions, que nous fréquentions bien sa maison pour le seul bonheur de partager un moment de la vie de ses occupants et non pour l'hypothétique et fugace plaisir de la (bonne) chère !

Lorsqu 'elle annonça son projet de voyage, je dois reconnaître qu'elle y fut moins encouragée par ses amis que par Alain, son mari, et leurs cinq enfants. Depuis le premier jour, ils ont été derrière elle, l'ont aidée, encouragée. Eux mis à part, personne n'a compris ou plus exactement n'a voulu comprendre les motivations de cette femme et les raisons profondes qui l'ont poussée à accomplir ce chemin.
Il devait durer douze jours.
Elle fut absente quatre années.

Ce n'est qu'à son retour définitif de Guyane que je la revis. Et c' est à la lecture d'un cahier griffonné de pattes de mouches, ou à l'écoute de cassettes enregistrées au bord de son fleuve, que j'ai connu cette histoire et que j'ai compris qui était Chantal.

Je lui suggérai alors, comme disaient autrefois les instituteurs en blouse grise, « de mettre tout ça au propre », ne serait-ce que pour suppléer, plus tard aux défaillances de sa mémoire. Elle me demanda une aide que je lui apportai avec d'autant plus d'enthousiasme que je trouvais son aventure exceptionnelle, en tout cas méritant d'être racontée.

Chantal n'est pas partie au bout du monde pour passer le temps. Il ne s'agissait pas non plus de mettre en ½uvre une expédition sponsorisée et préparée des mois à l'avance. Un matin, elle a entassé quelques affaires dans un sac de voyage. Il n'y avait ni caméras, ni appareils photographiques dans ce hall d'aéroport. Il n'y avait qu'Alain pour lui souhaiter bonne chance.

Elle est allée courir à sa propre rencontre, savoir qui elle était, connaître ses limites. Elle a eu l'audace de réaliser le voyage que chacun d'entre nous n'ose pas entreprendre parce qu'il débouche toujours sur sa propre remise en question, et qu'il est difficile de mettre en doute ses certitudes lorsque les circonstances de la vie ne vous y obligent pas. D'aucuns qualifieront cela d'insouciance, de légèreté ou d'irresponsabilité. Je n'y vois, pour ma part, que du courage. Celui de ne pas se satisfaire de son existence quand on peut donner une réalité à ses aspirations les plus secrètes. Celui de ne pas se contenter d'une vie par procuration : rêver est nécessaire, vivre est indispensable.

Ce livre n'est pas une étude anthropologique sur les indiens Wayanas qui l'ont accueillie, pas d'avantage un traité sur la faune ou la flore amazoniennes. Il n'est ni le fruit d'une grande découverte, ni le résultat de travaux de recherche. Ce livre n'est que la transcription malhabile d'une rencontre passionnée entre une femme comme une autre et un pays magique qui l'a habitée pendant quatre années, là-bas, très loin, dans la forêt, sur la rive d'un fleuve de vie...

Philippe DUIN



# Posté le mardi 15 avril 2008 15:54

Modifié le jeudi 17 avril 2008 16:25

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