Ce livre est dédié à Alain et à mes cinq enfants sans lesquels rien n'aurait été possible

C'est une partie de mon histoire, une partie de ma vie, quatre années pendant lesquelles j'ai tout quitté pour aller au fin fond de la forêt amazonienne à la recherche de moi-même. J'y ai rencontré des amis, des amours ... et des emmerdes ! Mais surtout j'y ai vécu des moments très intenses, très vrais, très authentiques, et j'ai gardé de cette vie-là une grande nostalgie. En la racontant j'espère tourner la page et refermer le livre de ce passé encore tellement présent. J'espère aussi amuser les lecteurs avec mes péripéties et toutes les situations cocasses dans lesquelles je me suis retrouvée tant de fois.

# Posté le mardi 15 avril 2008 13:56

Modifié le jeudi 17 avril 2008 16:20

A V A N T - P R O P O S ...

Pas de demi-mesure pour ce pays, ce n'est pas la destination Club Med, c'est du vrai, de l'authentique qui impose la vérité. Pas moyen de cacher sa véritable nature. Si la forêt t'accepte c'est que tu auras été toi-même, bon ou mauvais, peu importe.

On peut détester la Guyane, elle peut être le pire cauchemar de certains, mais, quand on l'aime, on prend tout d'elle, ses qualités et ses défauts, pas de concession ni de courbettes ! Si tu ne la mérites pas, ce n'est pas la peine de chercher à la tromper, elle saura te punir sans aucune clémence.

J'ai rencontré là-bas des assassins qui avaient plus de sens moral que bon nombre de bien-pensants.
Là-bas ton ami mourra pour te protéger, là-bas ton ennemi te tuera sans état d'âme. Tu vis avec les uns, tu changes de layon (sentier en forêt) quand tu croises les autres. Ne baisse pas les yeux pour autant, si tu veux qu'ils te respectent.

C'est un pays de passion avec tout ce que cela implique.

Terre passionnante où tout est démesure, terre sensuelle qui réveille nos corps si souvent endormis, terre nourricière qui alimente nos âmes. Alors si tu fais le voyage pour la rencontrer laisse dans une consigne de l'aéroport tes préjugés, ta morale étriquée, ta condition sociale, ton compte en banque, tes vérités à la con. Abandonne tout, tu n'auras que faire de ces bagages là-bas, pour t'imprégner, te ressourcer, te connaître enfin. Vas-y dans le plus grand dénuement comme l'enfant qui naît et qui a tout à apprendre.

Alors seulement, peut-être, auras-tu la chance de te rencontrer au détour d'un layon. Tu risques d'être très surpris, et tu mettras peut-être du temps à te reconnaître. Mais n'aie pas peur, approche-toi, apprivoise-toi, aime-toi, assume-toi, parce que celui que tu viens de rencontrer, c'est toi !

# Posté le mardi 15 avril 2008 15:48

Modifié le lundi 21 avril 2008 10:53

P R E F A C E



Voisins de village, je fréquentais assidûment sa maison dont la porte et la table étaient toujours ouvertes. Les amis s'y pressaient, de toutes cultures, de tous horizons. Nous nous sentions bien dans cette grande et chaleureuse demeure de pierre cernée par les bois et les champs, au c½ur de la campagne dauphinoise.

Nous passions là de mémorables soirées à refaire le monde ou simplement à battre les cartes en sirotant un whisky. C'était une arche de Noé où toutes sortes d'animaux et de gens vivaient dans l'harmonie, une maison de liberté que chacun pouvait fréquenter à loisir sans qu'on lui posât une seule question ou qu'on émît le moindre jugement. On rajoutait simplement une chaise autour de la table à l'ami de passage, pour partager avec lui le plat de « spaghetti à la tomate » ou le « poulet aux quarante gousses », les deux fameuses « spécialités » de la maîtresse de maison !

Nul doute, comme elle le reconnaît dans les pages qui suivent, que personne n'est jamais arrivé avec l'intention de participer au festin du siècle ! Etait-elle assurée, dans ces conditions, que nous fréquentions bien sa maison pour le seul bonheur de partager un moment de la vie de ses occupants et non pour l'hypothétique et fugace plaisir de la (bonne) chère !

Lorsqu 'elle annonça son projet de voyage, je dois reconnaître qu'elle y fut moins encouragée par ses amis que par Alain, son mari, et leurs cinq enfants. Depuis le premier jour, ils ont été derrière elle, l'ont aidée, encouragée. Eux mis à part, personne n'a compris ou plus exactement n'a voulu comprendre les motivations de cette femme et les raisons profondes qui l'ont poussée à accomplir ce chemin.
Il devait durer douze jours.
Elle fut absente quatre années.

Ce n'est qu'à son retour définitif de Guyane que je la revis. Et c' est à la lecture d'un cahier griffonné de pattes de mouches, ou à l'écoute de cassettes enregistrées au bord de son fleuve, que j'ai connu cette histoire et que j'ai compris qui était Chantal.

Je lui suggérai alors, comme disaient autrefois les instituteurs en blouse grise, « de mettre tout ça au propre », ne serait-ce que pour suppléer, plus tard aux défaillances de sa mémoire. Elle me demanda une aide que je lui apportai avec d'autant plus d'enthousiasme que je trouvais son aventure exceptionnelle, en tout cas méritant d'être racontée.

Chantal n'est pas partie au bout du monde pour passer le temps. Il ne s'agissait pas non plus de mettre en ½uvre une expédition sponsorisée et préparée des mois à l'avance. Un matin, elle a entassé quelques affaires dans un sac de voyage. Il n'y avait ni caméras, ni appareils photographiques dans ce hall d'aéroport. Il n'y avait qu'Alain pour lui souhaiter bonne chance.

Elle est allée courir à sa propre rencontre, savoir qui elle était, connaître ses limites. Elle a eu l'audace de réaliser le voyage que chacun d'entre nous n'ose pas entreprendre parce qu'il débouche toujours sur sa propre remise en question, et qu'il est difficile de mettre en doute ses certitudes lorsque les circonstances de la vie ne vous y obligent pas. D'aucuns qualifieront cela d'insouciance, de légèreté ou d'irresponsabilité. Je n'y vois, pour ma part, que du courage. Celui de ne pas se satisfaire de son existence quand on peut donner une réalité à ses aspirations les plus secrètes. Celui de ne pas se contenter d'une vie par procuration : rêver est nécessaire, vivre est indispensable.

Ce livre n'est pas une étude anthropologique sur les indiens Wayanas qui l'ont accueillie, pas d'avantage un traité sur la faune ou la flore amazoniennes. Il n'est ni le fruit d'une grande découverte, ni le résultat de travaux de recherche. Ce livre n'est que la transcription malhabile d'une rencontre passionnée entre une femme comme une autre et un pays magique qui l'a habitée pendant quatre années, là-bas, très loin, dans la forêt, sur la rive d'un fleuve de vie...

Philippe DUIN



# Posté le mardi 15 avril 2008 15:54

Modifié le jeudi 17 avril 2008 16:25

LA FEMME FLEUVE 1

LA FEMME FLEUVE 1

22 Août 1990, quarante ans ! Et une envie soudaine de vivre autrement, de sortir de la monotonie d'un quotidien de plus en plus pesant ; le besoin surtout de me prendre en charge et de ne plus laisser à d'autres le soin de décider ce qu'allait devenir ma vie.

Bien sur, j'aurais pu continuer à couler des jours tranquilles, installée confortablement devant la cheminée à tricoter la layette des futurs bébés de mes aînés, au demeurant peu pressés de perpétuer la race et de me faire grand-mère ! J'aurais pu également prendre l'option « un bébé à 40 ans », rajeunissez de 20 ans ! » Mais là encore, le plan était impossible : on affichait «complet» à la maison. Les remises en questions et les passions, ça me connaissait : la chasse, ma passion des oiseaux qui m'avait amenée à une expérience cinématographique et à des interventions dans les IUT, et bien d'autres encore, toujours hors des sentiers battus. Mais il me restait une aventure à vivre, celle de ma propre remise en question. Et je voulais aller au devant de cette femme qui m'était inconnue et que pourtant je savais en moi. Il me suffisait de me souvenir de mon enfance pour savoir. Savoir que l'enfant intérieurement révoltée était logiquement devenue une femme insoumise. Je ne rentrais plus dans le moule. Il était grand temps de freiner des deux pieds et de m'arrêter pour mieux redémarrer. Ce n'était qu'isolée dans un monde inconnu que je pourrais en quelque sorte renaître, ou plus exactement naître ? Certainement différente, en tout cas authentique.

Mis au courant, mon mari et mes enfants acceptèrent cette idée et m'aidèrent à préparer ma « retraite ». A cet instant, personne, pas même moi, ne pouvait se douter des répercussions et des bouleversements qu'allait provoquer cette escapade de quinze jours au bout du monde qui allait durer quatre ans.

Les dés n'étaient pas encore définitivement jetés mais j'espérais que ce voyage serait le déverrouillage nécessaire me permettant d'ouvrir cette porte que j'étais bien décidée à passer, pour autant que j'en aie le courage et la volonté.


(Tout droit de reproduction réservé dépôt SACD)

# Posté le mercredi 16 avril 2008 04:00

Modifié le mardi 22 avril 2008 13:24

LA FEMME FLEUVE 2

LA FEMME FLEUVE 2
A peine sortie de l'avion, la Guyane s'imposa à moi. Les présentations furent foudroyantes. Dès la première seconde je fus submergée par le souffle chaud et pesant de ce pays, étreinte si violente que j'eus du mal à reprendre ma respiration. Imprégnée d'une sensation enivrante, je descendis de la passerelle enveloppée dans cette atmosphère quasiment palpable. Cette première étreinte avait fait de moi, en quelques minutes, une drôle de petite chose hébétée et ruisselante, déjà conquise.

Dès le lendemain, j'affrontai à l'aéroport ma première difficulté. Purement administrative. J'eus la désagréable surprise de m'entendre dire qu'aucune place sur le vol de Maripasoula ne m'avait été réservée. L'employé, un noir ventripotent, débordé par l'enregistrement de dix huit passagers en une heure, m'informa qu'il ne pouvait rien pour moi. Je commençai à hausser le ton, avec une fâcheuse tendance, dans ce genre de situation, à perdre rapidement ma bonne éducation.

- Bon alors ! Le fonctionnaire ! Il va se demerder pour me faire embarquer, j'en ai rien à foutre qu'il n'y ait pas de groupe et que ma place ne soit pas réservée ! Ok ? Tu me colles dans l'avion et puis c'est tout !
- Le règlement, maam, c'est le règlement.
- Ben voyons ! Il a du réfléchir plusieurs jours le petit bonhomme pour nous la sortir celle-là ! Une évidence pareille faut la trouver quand même. Bon ! Je vais m'énerver ...
- Ah ! Parce que maam elle est calme là ? On est en Guyane, maam, alors tu ne parles pas comme ça...

Ce fut sa voix que je découvris en premier, aux intonations à la fois graves et nasillardes, et dans laquelle semblait pointer un rien d'amusement.

- Alors ? Tu es en rade ma belle ? Viens je vais arranger ça. Je le connais ce vieil ours mal léché depuis tellement longtemps que je me demande si il n'a pas oublié de prendre sa retraite ?

Blonde, la soixantaine, beaucoup d'allure, il émanait de la femme qui venait vers moi une impression subjuguante. Elle planta son regard dans le mien et, l'espace d'un instant, je subis un examen de passage qui n'augurait que peu de chance de réussite. Si jamais on me demandait de peindre une toile et de représenter le courage, la vie, la force, la féminité et la transparence des sentiments, c'est à cette femme que je penserais.

- Au fait...Merci, Madame...
- Claude. Et toi c'est ...?
- Chantal.
- Tu vas à Maripa ?
- Oui à Maripasoula
- Je suis la propriétaire du camp 3 S, et j'emmène tout ce petit monde en forêt. Et toi?
- Je dois rejoindre un certain Xavier.

Elle éclata de rire.

- Xavier ? Eh bien, j'espère que tu aimes l'aventure... Mais tu ne seras pas déçue si tu aimes les beaux gosses.

Assise dans l'avion à ses côtés, je découvris pour la première fois la forêt amazonienne. Elle s'étendait à l'infini comme un immense champ de brocolis. Devant ce spectacle grandiose, je me sentis minuscule. Claude était à mes côtés, silencieuse et pourtant tellement présente. J'avais envie de lui poser mille questions mais la certitude de déjà détenir en moi-même les réponses me retenait.

(Tout droit de reproduction réservé dépôt SACD)

# Posté le mercredi 16 avril 2008 04:34

Modifié le mardi 22 avril 2008 13:28